Coup de sonde: De la distance entre le Parlement et la rue

« Il y a deux espèces d’hommes, ceux qui s’habituent au bruit et ceux qui essaient de faire taire les autres »

Alain

 

La politique se joue à coups de sondages. Quelques questions au goût du jour, parfois orientées, suffisent à jeter dans les esprits citoyens la clarté brute du nombre. Êtes-vous d’accord avec la position actuelle du gouvernement ? Jugez-vous que le gouvernement a bien agi dans ce conflit ? Selon vous, quel parti a le plus de chance de gagner la prochaine élection ? Autant dirigeants que dirigés s’y réfèrent comme à l’aliment primordial à toute orientation et décision politique. Le sondage apparaît comme le guide suprême de la politique contemporaine.

Au-delà des échantillons

Mais le sondage comporte ses angles morts. Si sa lecture se substitue trop souvent à l’écoute véritable du peuple et à la compréhension profonde de sa société, elle ne devient plus, de nos jours, qu’une technique aux services des opérations de relations publiques. Les sondages ne sont jamais neutres, leurs interprétations encore moins. Car, au fond, qu’est-ce qu’un sondage sinon une moyenne établie selon un échantillon ? Ne portant que sur quelques questions, bien qu’il puisse fournir des données factuelles, il ne peut jamais à lui seul rendre compte de la grande diversité des avis et la complexité des humeurs qui animent chaque individu dans l’élaboration de ses idées et des relations qu’il entretient avec ses proches et ses autres concitoyens. Nous pouvons bien répondre favorable ou défavorable, oui ou non, ce ne sont pas les mêmes chemins intérieurs et l’expérience qui nous entrainent aux mêmes conclusions. Comme tout cliché, le sondage peut être déformant et déformé.

Or, au cours des dernières semaines, on a pu laisser entendre qu’une majorité de la population était en accord avec la position du gouvernement face à la hausse des droits de scolarité et au maintien de sa ligne dure dans le conflit. Mais ces mêmes gens, si on leur pose la question, s’avèrent plutôt insatisfaits du gouvernement. Exaspération face au conflit ? Ignorance des véritables tenants et aboutissants ? Conviction profonde ? Le sondage, même s’il nous éclaire sur les tendances du jour, ne suffit pas à articuler une interprétation valable, surtout dans des crises qui ne peuvent être traitées à la légère, au risque de paraître « indécodable ».

Si nous prenons le temps de parler avec les gens qui nous entourent, nous verrons qu’au fil des évènements leurs opinions sont teintées par les sondages et ce que colportent les médias. Plus efficace encore serait un véritable coup de sonde qui saurait pénétrer plus avant dans les inquiétudes, les indignations, les colères, les exaspérations, les aveux d’ignorance, les orgueils piqués, les élans d’espoir que suscite chaque nouvel épisode de cette crise qui occupe maintenant la société québécoise depuis plus de trois mois. Le sondage ne gratte que la surface ; mais il parvient mal à révéler les couches de sédiments qui stratifient l’inconscient collectif des Québécois depuis plusieurs années.

Un texte mobile

Depuis l’adoption irréfléchie de la loi 78, la grève étudiante, qui avait muté en crise étudiante, s’est élargie en crise sociale. À la hausse des frais de scolarité s’étaient agglutinées d’autres revendications, d’autres récriminations à l’endroit de l’orientation néolibérale du gouvernement. Mais tout cela faisait craindre la chimère : l’enjeu demeurait la hausse. Aussi ironique que cela semble, le caractère illégitime de la loi rend désormais légitime l’élargissement de la lutte. Les drapeaux, les slogans, les affiches ; autant de signaux livrant des fragments de pensées, des positions intelligentes, parfois formulées de manière grossière mais efficace, des caricatures, autres maximes de la rue et appels opportuns à l’utopie : « À vendre : démocratie », « L’éducation coûte cher ?! Essayez donc l’ignorance », « Charest est un singe avec des clefs de char », « Faut tu s’immoler tabarnak !», « Désolé, nous réinventons le monde ». Tout un arsenal langagier qui clairseme ce texte en mouvement qu’est la foule en marche. Interpréter ce discours vaudrait assurément mieux que le sondage du jour.

Le Parlement et la Rue : fausse opposition

Il y a quelques jours, en affirmant qu’«on ne peut pas de demander à l’État de s’effacer complètement au profit de la rue », suite aux tintamarres qui secouent Montréal depuis la 30e marche, le ministre de la Justice a mis sans s’en rendre compte le doigt sur un malaise et un problème flagrant. Suivant cette logique, c’est aussi l’idée du Parlement qui s’éloigne des revendications de la rue. Or, le lien entre les deux ne doit pas être rompu pour que s’épanouisse la démocratie.

Il n’y a pas à avoir d’aussi nette distinction entre deux instances qui se devraient d’être intimement liées. Parlement et Rue, deux visages d’un même corps ; deux membres qui ont la même ombre. Et l’État doit résulter de cette synthèse. À les considérer comme diamétralement opposées, tout coup de sonde n’en vient plus qu’à instrumentaliser le mouvement, l’émotion de la rue, et malheureusement chercher à le discréditer. C’est là que la raison se perd et que ceux qui se targuent d’être les défenseurs du « raisonnable » sont à leur insu tentés par la voie répressive.

Voie des urnes / voie publique

Avec les jours qui passent, l’odieux vient à tomber sur la responsabilité du gouvernement. Le lien si vital entre un gouvernement et son peuple ne semble plus trouver au Québec d’attaches solides. Il y a une rupture qui s’est crée, et cette rupture remonte à l’élection fédérale du 2 mai. Depuis cette date, les partis québécois, autant sur la scène fédérale que provinciale, ne peuvent plus tenir pour acquis l’« électorat volatile » que les sondages cherchent avec affolement à mesurer. Ce qui s’était exprimé par la voie des urnes, s’exprime maintenant sur la voie publique. L’affairiste gouvernement libéral ne semble avoir mené la grève étudiante qu’avec une condescendance que l’étonnante escalade de protestations des derniers jours vient encore une fois révéler. Car, soyons clairs, il n’y a pas eu de véritables négociations ; qu’un étrange jeu de relations publiques menées par le Premier Ministre et ses acolytes.

Les canaux de communication sont « ouverts »

Présenter un point de presse avant la négociation, contacter les médias avant les leaders étudiants, s’adresser à l’électorat plutôt qu’aux étudiants : tous ces moyens témoignent de l’instrumentalisation de la communication dans la sphère politique. Si l’on a évoqué que les « canaux de communication » étaient bel et bien ouverts, on peut penser que c’était en vue de se rallier l’opinion publique, pas nécessairement en vue d’établir un véritable dialogue et de régler le conflit avec les étudiants.

Un sérieux coup de sonde nous offrirait des perspectives nouvelles face aux vues étroites de l’actualité. Ce que nous avons besoin de savoir, ce n’est pas uniquement ce qu’en pense monsieur et madame tout le monde de la ixième manifestation ou des intentions électorales du jour. Il existe aujourd’hui un besoin d’un coup de sonde plus global. Le mouvement étudiant, image d’un peuple qui demande une nouvelle définition de l’État, peut-être une nouvelle explication du Québec, une nouvelle pédagogie.

Cette crise ne survient pas inopinément. Il n’est pas étonnant qu’elle parvienne à attirer à elle, comme un aimant, d’autres causes, qui sont inextricablement liées à la hausse des frais.

Avant de fonder son parti, le démocrate René Lévesque avait traversé le Québec et rencontré ses gens pour mieux connaître leurs valeurs et leurs aspirations ; comme Pierre Perrault, il était allé recueillir la parole des gens. À la télévision, Lévesque expliquait les choses ; lorsque ministre, il expliqua le projet de nationalisation de l’hydroélectricité. Jean Charest a-t-il expliqué son Plan Nord aux Québécois ? Posé la question, c’est y répondre. Plus à l’aise devant les milieux d’affaires, il a livré une pédagogie à un seul destinataire, méticuleusement sélectionné pour SA cause. Qu’il ne soit pas surpris qu’un an après le lancement de son « projet d’une génération », il ait réussi à se mettre à dos – justement – cette génération.

Indécodable

Isoler le problème des frais, c’est se voiler une réalité plus profonde qui secoue la marche étudiante et l’émotion palpable que l’on ressent lorsque l’on parle un peu avec nos concitoyens. Les derniers mois, les dernières années livrent une voie que nous avons à décoder, voilà le défi. Cela est contraire à ce que disait récemment au téléjournal un commentateur interprétant comme « indécodable » le rejet massif de la loi 78 par une vaste majorité de citoyens.

Le gouvernement libéral ne semble dirigé que par les sondages. Il y a quelques mois, le chef de la CAQ entreprenait une tournée du Québec, question de sonder les cœurs et de redonner fierté à un peuple désorienté et cynique. La coalition était à la recherche d’un mouvement social. Et que fait-elle maintenant qu’elle l’a sous ses yeux ?

Enfin,

Que le Parlement et la Rue ne soient pas les mêmes lieux, soit ! Mais la rue a à être décodée, comprise, pas instrumentalisée. Instrumentaliser ses concitoyens, ce n’est pas les respecter. Un véritable sondage, au-delà de statiques statistiques, pourrait libérer une parole qui permette au respect mutuel de s’établir. S’il y a apparence de conflit entre le Parlement et la Rue, comme veut nous le faire accroire les commentateurs ou les politiciens professionnels, on verra dans la désobéissance civile du « vandalisme ». Pourtant, si on relit Thoreau et Gandhi, qui ont théorisé la désobéissance, ces actions sont toujours pacifiques et ne renvoient à aucune violence physique. Ne pas payer les impôts d’un État injuste, comme le voulait Thoreau, c’est répondre à une violence par une désaffection, c’est-à-dire un bien en dehors de la loi. Thoreau voulait que l’État écoute la rue. La Rue ne demande pas l’anarchie : son message emprunte des voies nouvelles qui demandent à être aménagées autrement. Ce qu’il faut compter désormais, et surtout entendre, ce sont les millions de pas posés depuis des jours, et des nuits, sur le bitume craquelé de Montréal.


À propos de Pascal Chevrette

Chroniqueur à l'émission Sociétés ouvertes sur les ondes de Radio Ville-Marie, Pascal Chevrette collabore également aux Cahiers de l'Action nationale. Titulaire d'une maîtrise en études littéraires, il s'intéresse aux questions relatives au genre de l'essai et à ses origines.