Pourquoi Jean Charest ne rencontrera pas les leaders étudiants

Pour comprendre l’ubuesque crise sociale actuelle au Québec, il faut comprendre l’ubuesque comportement de Jean Charest.  Et pour comprendre son comportement, il faut remonter un peu dans le temps.

Quelle était l’ambition de Jean Charest?  Quel était son moteur politique, son plan de carrière?  Quelqu’un s’en souvient?  Je parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…  Charest voulait être Premier ministre.

…Du Canada.  Après Mulroney.

Il a perdu la course à la chefferie contre Kim Campbell (la Kimania, pour les plus de 20 ans).  Mais de justesse.

Kim a perdu les élections, ne laissant, du parti de Mulroney fortement majoritaire, que 2 députés réélus.  DEUX députés.  Dont Jean Charest.  Il succèdera à Kim et rebâtira son parti. C’est sa deuxième résilience (je passe par-dessus la première).  Charest reprend son rêve de devenir PM… du Canada, après Chrétien.

Le Bloc Québécois est dans ses jambes pour penser recréer une majorité à la Mulroney.  Le Reform party aussi (que les moins de 20 ans n’auront jamais connu sous ce nom).  Le rêve de Charest est moins réalisable mais il est encore jeune.

Daniel Johnson fils est soudainement bouté dehors en tant que chef du PLQ, les libéraux appellent de leurs vœux Capitaine Canada (alors surnom de Charest, pour les moins de 20 ans).  Il mettra du temps mais il finira par accepter de venir au Québec.  Pour lui, c’est un intérim avant de retourner sur la scène fédérale, qui aura l’avantage de préparer le Québec au retour du Parti progressiste conservateur (PCC).  De plus, son vis-à-vis est Lucien Bouchard, avec qui il a une guerre à finir, lui qui a réussi à être coup sur coup chef de l’opposition officielle à Ottawa à partir de rien et Premier ministre du Québec.

Première élection : Bouchard l’emporte mais Charest obtient davantage de votes.

Deuxième élection : grande victoire sur Bernard Landry.

Mais le PCC se fait avaler par le Reform party, devenu l’Alliance canadienne, devenue le Parti conservateur du Canada.  Un certain Stephen Harper en devient le chef.  Le rêve de Charest de succéder à Chrétien commence à vaciller.  Il doit faire tomber Harper s’il veut remettre la main sur ce qui reste de conservateurs au pays.

Harper, stratège de génie, va finir par gagner contre Martin, en gouvernement minoritaire.  La flamme de Charest est fluette mais pas éteinte.  Plus tard, il ira même jusqu’à appuyer le Bloc au lieu de se taire ou d’appuyer Harper.

Arrive le 2 mai 2011.  Le Bloc disparaît ou presque et Harper arrive à un gouvernement majoritaire, sans contribution du Québec.  Le grand rêve de Charest s’est éteint ce jour-là.  Il n’a plus aucun avantage entre ses mains pour le ramener, triomphal,  à Ottawa.

Le destin va lui jouer un tour cruel.  Un de ses anciens ministres, Mulcair, qu’il a expulsé, devient chef d’un parti de gauche qui a gagné le Québec presque entier et est devenu chef de l’opposition officielle à Ottawa.  Mulcair sera sans doute le prochain PM du Canada.

L’orgueil de Charest est touché.  Il voulait passer à l’histoire comme PM du Canada, c’est raté, il ne sera que PM du Québec.  Mais il n’a pas préparé d’héritage à ce titre.  Après neuf ans, tout ce qu’il lègue est une commission d’enquête qui accentuera les mauvais souvenirs de sa gestion «intérimaire».  Pour se rattraper, il a un plan.  Un Plan Nord.  Un plan pour les gens de 20 ans!  Mais ça lui prend une réélection pour en faire un héritage digne de l’Histoire.  Il est coincé entre la commission d’enquête et les sondages.  Mais il est un combattant d’expérience et avec un peu de chance et beaucoup de culot, il gagnera dans une course à trois.

Il n’avait pas vu les étudiants.  Il les a ignorés car il était  pressé de passer au dossier «réélection».  Il n’avait pas vu leur détermination.  Il a la sienne et il a la force du pouvoir et des sondages à la hausse.  Il a vu que le temps passait.  Il a précipité la police pour couper court.

Ce sera court en effet.  Les sondages se défont, une ministre démissionne, le gouvernement est pris pour un abuseur.  Charest le sait maintenant, il n’aura pas son quatrième mandat.  Conséquemment, il ne pourra pas laisser son héritage digne de l’Histoire.  Il aura raté et son rêve, et son «intérim».  Et dans sa tête, les étudiants sont coupables de ne pas avoir respecté son «timing» à lui.  Les étudiants, ces gens de 20 ans, des blancs-becs quoi, l’ont mis en retard et lui ont fait manquer son train pour l’Histoire.

Charest ne serrera pas la main des étudiants.  Son rêve détruit, il n’a plus rien à y gagner.  Il a probablement déjà accepté un moratoire et laisse à son nouveau chef de cabinet et à la ministre Courchesne le soin de trouver une formulation qui permettra de sauver un peu la face.

Charest est ailleurs.  Dans les jours qui viennent, vous le verrez reprendre sa bonne humeur, vous le verrez tourner la page.  Il sera parti avant août.


À propos de Bertrand Lemire

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