Dérive libraire

Une nouvelle controverse à propos de l’affichage au Québec attire dernièrement notre attention et ce n’est même pas à propos de la langue. Surprise, certaines entreprises doivent maintenant gérer une situation délicate, c’est à dire certains de leurs employés qui souhaitent porter le carré rouge au travail. Évidemment, quelques-unes refusent, et les réactions sont fortes et nombreuses. Navrant, car après s’être butés si longtemps à la surdité et à l’intransigeance du gouvernement, les « carrés rouges » ne se battent cette fois que pour tenir leur bout, plutôt qu’à tenter de convaincre. C’est ce que c’est, presque aussi simple que ça. Après tout ce temps, on ne se laissera pas faire par les méchants libraires! Malheureusement à force de se faire donner trop de corde, on risque d’aller trop loin et d’oublier l’essentiel.

Il y a quelques jours nous apprenions que les employés de la chaîne de librairies Renaud-Bray ne peuvent porter le carré rouge, cette dernière rappelant sa politique d’entreprise les enjoignant à « demeure[r] neutres lorsqu’ils sont en fonction, en évitant d’arborer un quelconque signe distinctif en support à une cause ou une autre ». On s’en offusque, bien entendu, considérant que l’on s’en prend au symbole, au mouvement, de la même manière que ceux qui l’associent à la violence et à l’intimidation. Particulièrement après l’adoption de la Loi 78 – dont nous verrons la portée réelle à la reprise des cours – la mèche est courte. Et malgré les lois, les médias, les policiers et les publicités, les sympathisants de la cause étudiante tiennent toujours leur bout; naturellement, ils vont certainement continuer de le faire pour ça aussi, sans trop réfléchir. Mais pensez-y: la cause, c’est ça?

C’est là que j’accroche au manque d’essentiel, que je peine à comprendre le point. Où étais-je donc quand le marché du travail est devenu autre chose qu’une forme plus ou moins évoluée d’esclavage? On croit qu’on nous brime dans nos droits et c’est souvent exact. Mais avons-nous oublié la raison pour laquelle nous vendons notre temps à un employeur? N’est-ce plus pour être payé? Si l’on oublie que le capitalisme dénature souvent l’homme ainsi que sa tâche, reste que faire son travail adéquatement devrait demeurer un principe. Si pour le faire nous devons mettre de côté un symbole – non, pas nos valeurs ni nos convictions – pendant que l’on nous paie pour travailler, je crois que c’est un compromis facile à accepter. Nous pouvons toujours débattre de l’incohérence du système ou de notre dépendance à ce dernier, mais je ne crois pas que mêler le carré rouge à tout ceci soit la manière toute désignée pour arriver à changer quoi que ce soit. Nous avons toujours la possibilité de nous exprimer si l’occasion se présente, et ce malgré notre apparence générique.

On va sûrement me dire que le carré rouge est un symbole apolitique et que de se battre pour l’accessibilité aux études ne devrait pas être le genre de cause dont l’appui porte préjudice à une entreprise. Malheureusement, c’est faire l’autruche. Il est devenu avec les semaines si lourd de sens qu’il est impossible de ne pas y réagir, de vouloir le protéger ou bien le condamner. Il évoque l’appui à une cause qui a fini par diviser la population, elle qui en vient alors à mélanger les concepts de violence, d’intimidation, de juste part et de responsabilité. Il ne reste plus grand place pour la modération entre les couleurs; soit vous êtes avec nous, soit contre nous, et cela des deux côtés. Qu’on saisisse bien les enjeux ou non. Est-ce un manque de respect envers les employés de Renaud-Bray ou de la Grande Bibliothèque de refuser à leurs employés d’afficher ouvertement leur position, ou une marque de respect envers les clients de ne pas les confronter avec tout ceci? Qui est payé, qui est là pour acheter?

Ne me dites pas qu’un Renaud-Bray est l’endroit tout indiqué pour permettre aux clients de se remettre en question. J’ose croire que certains d’entre-eux ne s’y rendent que pour acheter des livres.

 


À propos de Yann Charbonneau