
J’ai écrit de nombreux billets sur la pauvreté et lesinégalités, mais jamais un d’entre eux n’a abordé l’évolution des inégalités au Québec, ni les facteurs qui joue un rôle dans cette évolution. C’est ce que je vais tenter de faire dans ce billet à l’aide du meilleur indicateur d’inégalités, le coefficient de Gini.
Coefficient de Gini
Wiki définit ainsi le coefficient de Gini :
«Le coefficient de Gini est un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l’égalité parfaite (tout le monde a le même revenu) et 1 signifie l’inégalité totale (une personne a tout le revenu).»
Le graphique au haut et à droite de ce billet illustre les éléments à utiliser pour calculer le coefficient de Gini. On met en ordre du plus petit au plus grand la proportion des revenus de chaque ménage sur son revenu total et on les additionne un après l’autre. Cela donne la courbe de Lorenz (courbe bleue dans le graphique). On voit que le total cumulatif du revenu augmente moins vite au début (revenu des plus pauvres) et plus vite à la fin (revenu des plus riches).
Le coefficient de Gini est le résultat de la division de l’Aire A sur le total de l’aire A et de l’Aire B. Plus la courbe de Lorenz est proche de la diagonale, plus les revenus sont répartis de façon égalitaire et moins élevé sera le coefficient de Gini.
Évolution du coefficient de Gini au Québec
On parle du coefficient de Gini, mais il y en a en fait plusieurs. S’il est presque toujours calculé en fonction des revenus des ménages (personnes qui partagent un même logement) ou des familles (partie des ménages formée des gens apparentés par le sang ou par une union), on peut aussi le calculer en tenant compte de la taille des ménages, ce que je ne ferai pas ici, car les autres données que je vais utiliser ne seraient plus comparables et que cette méthode montre de toute façon une évolution semblable. Je vais donc présenter uniquement les données par ménage.
Le graphique qui suit montre l’évolution des coefficient de Gini selon trois façons de considérer les revenus :
- le revenu du marché : somme des revenus d’emploi (travail salarié ou montant net de travail autonome), de placements, de retraite (régime privé de pension) et autres.
- revenu total : revenu de marché plus les transferts gouvernementaux (aide sociale, assurance-emploi, pensions de vieillesse, supplément de revenu garanti, etc.), avant impôt.
- revenu après impôt : revenu total moins l’impôt sur le revenu.
Le revenu après impôt est le plus couramment utilisé, mais la présentation des deux autres permet d’analyser les facteurs qui influencent l’évolution du coefficient de Gini du revenu après impôt.
La courbe bleue montre que le coefficient de Gini du revenu de marché a augmenté considérablement entre 1976 et 1998 (de 0,443 à 0,538, une hausse de 21 %), surtout lors des récessions : de 0,449 en 1981 à 0,487 en 1984 (hausse de 8,5 %) et de 0,472 en 1991 à 0,515 en 1993, (hausse de 9,1 % en seulement deux ans). On notera que le coefficient de Gini a à peine diminué lors de la reprise des années 1980 (de 0,487 à 0,472, baisse de 3,1 % concentrée en 1989), mais a continué à augmenter durant la «reprise» des années 1990 pour atteindre un sommet de 0,538 en 1998. Il a ensuite diminué jusqu’en 2003, essentiellement grâce à la vigueur de marché du travail et à la baisse du chômage et de l’aide sociale.
Par contre, quand on examine l’évolution du coefficient de Gini du revenu après impôts (ligne jaune), celui qui est le plus significatif, on voit qu’il est resté relativement stable entre 1976 et 1993-1994, qu’il a augmenté de près de 9 % entre 1993 et 2001 et est demeuré assez stable par la suite. Comment expliquer que les coefficients de Gini aient évolué de façon aussi différente, celui du revenu après impôt étant demeuré stable entre 1976 et 1993 pendant que celui du revenu de marché augmentait de 17 %? Le prochain graphique va nous montrer ça…
Rôle des transferts et de l’impôt dans la répartition des revenus
Les données des transferts (ligne bleue) de ce graphique sont simplement la soustraction entre les données du coefficient de Gini pour le revenu de marché et celles du coefficient de Gini pour le revenu total. Les données de l’impôt (ligne rouge), elles, sont la soustraction entre les données du coefficient de Gini pour le revenu total et celles du coefficient de Gini pour le revenu après impôt.
On voit que l’introduction et l’amélioration de nombreux programmes sociaux, dont ceux à l’intention des personnes âgées (comme j’en ai parlé dans ce billet), on fait plus que doubler le rôle des transferts dans la redistribution des revenus entre 1976 et 1993 (de 0,061 à 0,127). Par la suite, sûrement en raison du durcissement des critères de certains programmes (aide sociale et assurance-emploi, notamment), de la simple indexation des programmes à l’intention des personnes âgées et de la baisse du chômage (qui a fait diminuer les paiements de l’aide sociale et de l’assurance-emploi), le rôle redistributeur des transferts a diminué jusqu’en 2004 (de 0,127 à 0,096, soit une baisse de près de 25 %) avant de remonter quelque peu (de 6 %, à 0,103) jusqu’en 2010, sûrement en raison de l’augmentation de la proportion des ménages âgés de 65 ans et plus, mais aussi de l’entrée en vigueur du Régime québécois d’assurance parentale en 2006.
L’évolution du rôle de l’impôt dans la redistribution des revenus fut très semblable à celle du rôle des transferts, même si son rôle redistributeur est d’une ampleur moindre (de deux à trois fois moindre, selon les années). Il a en effet lui aussi doublé en début de période (de 0,029 à 0,049 entre 1976 et 1996) en raison des hausses d’impôts, avant de se replier par la suite (baisse de 20 % à 0,039 entre 1996 et 2010, malgré une légère hausse en 2010).
Ainsi, la hausse de l’effet redistributeur des transferts et des impôts en début de période a permis d’annuler complètement les conséquences de l’augmentation du coefficient de Gini du revenu de marché sur celui du revenu après impôt jusqu’en 1993, mais la diminution de leur impact positif sur le coefficient de Gini par la suite a entraîné une hausse du coefficient de Gini après impôt.
Cela est intéressant, mais il est assez difficile de visualiser clairement ce que représente le rôle de l’impôt et des transferts dans le niveau du coefficient de Gini. Il serait donc bon de regarder l’évolution de la part des revenus totaux des ménages provenant des transferts et l’évolution de celle qui ira en impôt.
Impôts et transferts
Le graphique qui suit montre justement l’évolution du pourcentage des revenus totaux provenant des transferts et allant à l’impôt.
En fait, on peut voir sur ce graphique des mouvements assez semblables à ceux du graphique précédent : forte hausse de l’impôt et des transferts en début de période et baisse aussi forte en deuxième, avec toutefois une augmentation des transferts depuis 2004. Il y a toutefois quelques petites choses qu’il faut noter pour bien comprendre le rôle des impôts et des transferts dans la redistribution des revenus.
Tout d’abord, on notera que le niveau des transferts est presque toujours nettement plus faible que celui des impôts. Pourtant, le graphique précédent nous a montré que les transferts font diminuer de deux à trois fois plus le coefficient de Gini que les impôts. Cela est normal quand on sait que la grande majorité des transferts sont dirigés vers des ménages à faible revenus (aide sociale, supplément de revenu garanti et, dans une moindre mesure, sécurité de la vieillesse et assurance-emploi). L’impôt touche plus les plus riches, mais est aussi payé par des ménages moins riches. Il a donc un rôle redistributeur, mais moins que les transferts.
Ces données montrent aussi l’importance du choix de la façon d’imposer et d’offrir des transferts. Pour les transferts, le rôle redistributeur est demeuré assez fixe tout au long de la période : en effet, un point de pourcentage de transferts sur le revenu total a entraîné une baisse variant entre 0,0060 et 0,0074 point de coefficient de Gini. Cela veut dire que toute augmentation ou diminution d’un point de pourcentage de la part des transferts dans le revenu total fait respectivement diminuer ou augmenter le coefficient de Gini de entre 0.0060 et 0,0074 point de coefficient de Gini.
Pour les impôts, le rôle redistributeur a augmenté, l’effet d’une augmentation d’un point de pourcentage d’impôts passant d’une baisse d’environ 0,0019 point de coefficient de Gini en 1976 à environ 0,0024 en 2010, ce qui représente une hausse de 25 % de l’efficacité des impôts pour faire diminuer les inégalités. J’imagine que l’ajout de crédits d’impôt remboursables pour les personnes à faible revenu et le relèvement des niveaux de déductions minimales d’impôt expliquent cette amélioration, car la baisse des niveaux d’imposition maximale a joué dans le sens inverse, réduisant l’impact redistributeur des impôts.
On voit donc que les transferts sont plus efficaces pour redistribuer les revenus, mais qu’il y a moyen d’améliorer le rôle redistributeur des impôts. Il faut en outre mentionner que l’impôt demeure le meilleur moyen de financement de l’État pour redistribuer les revenus, car les taxes (comme j’en ai déjà parlé dans un autre billet) et les tarifs sont en grande partie régressifs (ou moins progressifs que les impôts) et nuisent au contraire à la redistribution des revenus.
Et alors…
Ce billet montre qu’on peut lutter contre les inégalités de différentes façons, en agissant aussi bien sur le revenu de marché (en limitant par exemple les revenus maximaux et en augmentant le salaire minimum), que sur les revenus de transferts et sur l’impôt. Les paiements de transferts sont le moyen le plus efficace pour faire diminuer les inégalités, surtout lorsqu’ils sont conçus spécialement pour les ménages à faibles revenus, mais l’impôt demeure le mode de financement le plus progressif, donc le plus efficace pour faire diminuer les inégalités.
Les actions sur ces trois plans ont débouché sur une hausse des inégalités entre 1976 et 2009, surtout en raison de la baisse de la part des transferts et des impôts sur les revenus totaux vers la fin du dernier siècle et le début de celui-ci. Malheureusement, les décisions gouvernementales récentes risquent de faire augmenter les inégalités, car elles prévoient des baisses de transferts (assurance-emploi, supplément de revenu garanti accessible à 67 ans plutôt qu’à 65 ans, etc.) et un remplacement graduel de l’impôt comme mode de financement de l’État par des taxes et des tarifs.
Bref, si on ne fait rien, les inégalités vont continuer à s’accroître!




