L’angélisme préélectoral

« Il est meilleur d’être irresponsable dans le vrai que responsable dans l’erreur. »

Winston Churchill

C’est dans la joie et la bonne humeur que se sont déroulés les 24es Francofolies de Montréal, où les carrés rouges ont foisonné dans les chaleurs torrides. Sans oublier les casseroles qui ont résonné dans un joyeux tintamarre, notamment pendant le spectacle de Loco Locass – l’un des plus populaires de l’histoire du festival, selon le vice-président à la programmation. Les leaders étudiants y ont même fait une apparition surprise, à la grande réjouissance de la foule. Est-ce à dire que la crise sociale qui sévit actuellement au Québec crée une atmosphère festive ? Compte tenu de la lutte que les citoyens mènent contre les politiques du gouvernement libéral et les espoirs qui en découlent, il est évident que les rires fusent par moments et que l’enthousiasme anime une bonne majorité des Québécois. Les organisateurs des Francofolies se sont d’ailleurs montrés satisfaits de leur 24e édition, qui s’est avérée un franc succès.

L’ambiance fut moins festive en ce qui concerne les libéraux, dont le Plan Nord a été durement critiqué à Rio de Janeiro, en marge de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable. Comme l’a fait remarquer l’Initiative boréale canadienne, Jean Charest a beau avoir été ministre de l’Environnement sous Mulroney, il s’intéresse davantage au développement économique qu’à la consultation populaire et à la protection des territoires. À ses yeux, les valeurs quantitatives abstraites – à savoir l’argent – priment sur les individus et la nature concrète. Il n’est donc guère surprenant de le voir critiquer le Canada, qui ne fait, selon lui, pas assez de liens entre l’économie et l’environnement. Surtout qu’il considère l’éducation de la même façon, soit dans une perspective économique, à mille lieues de la réalité estudiantine qui a suscité la crise sociale au Québec. Plusieurs personnes ont d’ailleurs arboré le carré rouge à Rio, en appui aux étudiants québécois. Il semble que Charest ne peut plus être tranquille nulle part…

Heureusement pour lui, le regard des leaders étudiants s’est tourné ailleurs que sur son gouvernement depuis quelques jours. Afin de livrer le message des manifestants à une plus grande partie de la population, des actions estivales sont prévues dans l’ensemble des régions du Québec. De sorte qu’après la période d’incertitude qui a succédé à la rupture des dernières négociations, le mouvement étudiant semble enfin se renouveler. Des activités familiales et des conférences sont à prévoir du côté régional, ce qui rallierait les étudiants et les travailleurs face à la cause étudiante. Le bilan désastreux du gouvernement libéral y serait mis de l’avant, tout comme les enjeux liés à la hausse des frais de scolarité. L’idée d’une grève sociale illimitée serait aussi discutée alors que, pour l’automne, la poursuite de la grève se profile déjà à l’horizon.

Du reste, la moitié de la population considère les élections comme l’unique issue du conflit. Il pourrait difficilement en être autrement, puisque les libéraux misent sur les casseurs et sur l’insécurité qu’ils génèrent au lieu de régler le conflit de manière responsable, soit en adoptant une politique dont la vision à long terme profiterait à l’ensemble des citoyens. Or, actuellement, le Québec est sous l’emprise d’un gouvernement incapable de résoudre la crise qui touche l’enseignement supérieur. Il va sans dire que les Québécois méritent mieux. Il n’est en rien gratifiant d’être représenté par un parti dont le seul objectif est de garder le pouvoir, n’ayant rien d’autre à offrir que de banales mesures électoralistes.

La vidéo publicitaire parue cette semaine dans les médias en est un bel exemple. On y perçoit Jean Charest dans un environnement lumineux. Sa chemise et ses cheveux sont blancs comme neige, sans compter l’arrière-plan d’un gris perlé qui évoque une certaine pureté. Comme s’il s’efforçait de paraître angélique au regard de la population ! De nombreuses parodies n’ont d’ailleurs pas tardé à voir le jour sur le Web, l’une représentant le Premier Ministre en bouffon humoriste et l’autre en bon religieux qui prêche pour sa paroisse… Au demeurant, l’essentiel de son message est simple : il préfère jouer son rôle de politicien plutôt que d’accroître sa popularité. Ce propos est d’autant plus ironique que, dans la crise sociale actuelle, il n’a jamais été aussi populaire depuis qu’il est au pouvoir ! Et ce n’est pas d’un point de vue favorable, hélas pour lui… Il dit ensuite avoir « fait le choix de la responsabilité » en s’opposant implicitement à Pauline Marois du fait qu’elle portait le carré rouge, choix qui serait « irresponsable » de sa part. À Rio, il a d’ailleurs semblé déçu qu’elle ait délaissé le symbole de l’étouffement étudiant pour le remplacer par la fleur de lys, question de se mettre en mode électoral.

Bref, non seulement Charest tente-t-il de manipuler l’opinion publique par le biais d’une vidéo à l’esthétique discutable, mais il ose se qualifier de responsable alors que, depuis plusieurs mois, il a laissé le Québec sombrer dans la dérive des coups de matraque, du poivre de Cayenne et des gaz lacrymogènes. S’il n’y a qu’un seul aspect positif dans sa publicité, c’est le ton préélectoral qui y transparaît en filigrane. Peut-être les Québécois seront-ils bientôt « libérés des libéraux », comme il est dit dans la chanson de Loco Locass. Mais entretemps, il vaut mieux que les rires fusent de plus belle au milieu des marches et des tintamarres métalliques. Tout comme il est préférable de garder le cœur à la fête avec l’espoir que les électeurs québécois se prononcent dès l’automne prochain pour un futur gouvernement.


À propos de David Hébert

Né en 1984, David Hébert a signé quelques nouvelles, critiques et articles dans les revues Asile, Brins d’éternité et Katapulpe. De plus, il a participé à titre d’organisateur à la programmation des éditions 2009 et 2011 du congrès Boréal, consacré aux littératures de l’imaginaire. Il termine une maîtrise en philosophie à l’Université de Montréal sur le concept de paradoxe chez Søren Kierkegaard, père de la pensée existentielle, mais ne néglige pas pour autant ses intérêts principaux, qui sont l’écriture, le cinéma et la musique. Son premier roman, Le récital des décadents, paraîtra l’an prochain aux éditions Sémaphore.