Concurrence, avantages et désavantages

Ce billet est le deuxième d’une série que je consacre au livre de Jim Stanford, Petit cours d’autodéfense en économie : L’abc du capitalisme. Après avoir retenu la section où il décrivait ce que serait une économie adéquate selon lui, je saute une centaine de pages pour présenter son analyse de la concurrence.

J’omets aussi la section où il démontre, comme je l’ai déjà fait, que la concurrence parfaite est une notion théorique non observable pour m’attarder ici à son analyse des avantages et désavantages de la concurrence. J’ai déjà parlé de ce sujet, mais dans des billets qui portaient sur autre chose, comme lorsque je mentionnais que la concurrence nuit à la coopération et peut mener quelqu’un à devenir dissocié.

D’entrée de jeu, Stanford dénonce la vision sans nuance des économistes néoclassiques qui ne voyaient que du positif à la concurrence, mais ne nie tout de même pas, et moi non plus d’ailleurs, que la concurrence puisse apporter certains bienfaits… là où elle existe !

Avantages

« […] cette lutte acharnée pour la survie suscite chez les entreprises des pratiques dont l’efficience est bien réelle, et qui peuvent avoir des retombées bénéfiques pour l’ensemble de la société (si ce gain d’efficience est partagé de quelque façon avec les travailleurs et les consommateurs). »

La concurrence porte en effet les entreprises à « imaginer de meilleurs produits et méthodes de productions » et permet d’augmenter le choix des consommateurs. On verra plus loin que ces « bienfaits » entraînent aussi leur lot de méfaits, mais cette affirmation demeure vraie. Par exemple, le Blackberry n’est pas resté bien longtemps la référence en matière de téléphones-ordinateurs (je déteste l’expression « téléphone intelligent », même si l’Office de la langue française l’accepte…), ce produit ayant été relativement rapidement surclassé par les produits de ses concurrents.

Toute proportion gardée, la concurrence permet aussi de faire baisser les prix et faire augmenter la qualité des produits. Finalement, la recherche de produits qui se distinguent des autres incite les entreprises à investir davantage.

Désavantages

Nous payons toutefois bien cher (pas seulement dans le sens monétaire…) ces quelques avantages. Ainsi, les actions prises pour diminuer les coûts de production n’entraînent pas qu’une baisse des prix, mais aussi bien souvent des diminutions de salaires, quand ce n’est pas la délocalisation des emplois qui, elle, ajoute à la pression à la baisse des salaires sur les emplois non délocalisés. La concurrence porte aussi l’employeur à augmenter l’intensité du travail, donc le risque d’accidents de travail, et à externaliser les coûts : pollution, utilisation de produits dangereux, etc. On peut par exemple penser à Monsanto qui met en marché des pesticides dangereux pour l’être humain sans se préoccuper des conséquences et en continuant de prétendre que ces produits ne représentent aucun danger pour la santé. Je pourrais aussi parler encore de l’amiante et de bien d’autres produits dangereux et nocifs dans le même sens…

S’il est vrai que la concurrence incite les entreprises à améliorer la qualité de leurs produits, trop souvent l’appât du gain peut mener à retarder l’apparition du meilleur produit pour écouler de vieux produits ou encore des produits intermédiaires. Pensons aux versions rapprochées de téléphones-ordinateurs et de produits informatiques. On lance aussi parfois de «nouveaux» produits dont la valeur ajoutée par rapport au produit existant est pour le moins discutable, comme l’ajout d’une cinquième lame à un rasoir… Mais, bien souvent, ces trucs de marketing sont justement dus à une absence de concurrence réelle. D’autres entreprises tricheront pour faire diminuer les coûts au détriment de la qualité des produits. Pensons aux distributeurs d’huile d’olive qui mélangent d’autres types d’huiles végétales pour faire baisser les coûts de production et les prix, concurrençant ainsi malhonnêtement les distributeurs honnêtes.

Si la concurrence permet d’augmenter le choix des consommateurs, la diversité des choix est parfois bien factice et découle plutôt de la différenciation artificielle qui permet de donner la perception au consommateur qu’une marque est meilleure qu’une autre, même si le produit est identique (pensons à l’eau de javel qui est le même produit chimique quelle que soit la marque, en concentration parfois différente, toutefois). Cette stratégie «efficace» entraîne à son tour :

  • une hausse des dépenses de publicité, dépenses qui n’apportent rien de plus aux produits mais fait augmenter les prix ;
  • le suremballage des produits pour attirer le consommateur ;
  • l’obsolescence planifiée (« ensemble des techniques visant à réduire la durée de vie ou d’utilisation d’un produit afin d’en augmenter le taux de remplacement »), par exemple en concevant des biens fragiles qui coûtent moins cher à produire ou en mettant sur le marché des produits qu’on améliorera peu de temps après, comme mentionné auparavant.

De façon plus générale, la concurrence, qu’elle soit locale ou internationale, entraîne d’autres effets négatifs :

  • le gaspillage d’équipements encore utiles lorsqu’une entreprise ferme ses portes en raison de la concurrence ;
  • la pauvreté des personnes qui perdent leur emploi en raison de la concurrence et ne peuvent trouver d’autres emplois en raison de la non transférabilité de leurs compétences ;
  • l’hésitation de certains employeurs à investir dans la formation de leurs employés de peur que ceux-ci les quittent et que ce soit un concurrent qui en bénéficie ;
  • l’espionnage industriel et son pendant, les mesures de sécurité pour empêcher les concurrents de faire de même.

Comme l’écrit Stanford, « ces dépenses sont foncièrement improductives », car elles n’ajoutent rien au bien-être de la population.

Il conclut en mentionnant qu’il ne faut jamais oublier que la concurrence « entraîne des coûts qu’il faudrait toujours mettre en contraste avec ses bienfaits, sans cesse vantés ».

Et alors…

Comme avec toute chose, on doit chercher à maximiser les avantages de la concurrence et à minimiser ses désavantages. Et c’est à l’État de jouer ce rôle. Une meilleure réglementation sur la qualité des produits (avec des inspections au besoin), sur la publicité et pour réduire, voire éliminer, les externalités négatives comme la pollution et les émissions de gaz à effet de serre peut par exemple limiter les désavantages.

Par ailleurs, certains domaines se prêtent mal à la concurrence, comme la production et la distribution d’électricité. On parle alors de monopoles naturels. Plutôt que de rechercher une concurrence qui ne peut guère apporter de bienfaits (construire des infrastructures pour chaque société d’électricité serait un gaspillage de ressources monumental), il est alors préférable de nationaliser ces entreprises pour s’assurer que leurs activités visent vraiment le bien-être public, comme on l’a fait avec Hydro-Québec, ou alors les réglementer fortement, comme on l’a fait avec les entreprises de télécommunications comme Bell.

Bref, oui, la concurrence peut apporter des bienfaits, mais surtout pas en la laissant à elle-même comme le prônent les économistes néoclassiques et autres adorateurs des marchés !

Tous les billets de cette série d'articles:

  1. L’économie adéquate
  2. Concurrence, avantages et désavantages (Cet article)
  3. Quel prix compenserait les externalités négatives?
  4. La monnaie
  5. La taille et les personnalités de l’État
  6. Les banques centrales et la politique monétaire néolibérale
  7. Le bulletin du capitalisme
  8. Renouveler le capitalisme ou le remplacer?