La sagesse populaire et le « sens commun » (le bon sens)

Le mouvement de contestation des hausses des droits de scolarité universitaire au Québec aura dégénéré en une forme de crise sociale profonde. Certains seront tentés d’établir un parallèle avec Mai 68 ou le printemps arabe. Mai 68? Attendez que je me souvienne, le mouvement catalysait des valeurs plus vastes, me semble t-il, mouvement enclenché par la jeunesse étudiante mais qui s’était transformé en vaste révolte culturelle, sociale et politique, alors qu’ici les étudiants se contentent d’un bras de fer autour d’une question financière! Et le Québec, nation de libertés et de droits, est et demeurera une société démocratique. Bref, ces rapprochements généralisateurs ne me semblent pas très utiles.

Mais est tombée comme tombe un couperet, déchirant les chairs et divisant le corps sociétal en deux, une loi spéciale visant à ramener un certain ordre… Se conformer à la loi 78 ou opposer une forme de désobéissance civile que pourrait légitimer la référence à des principes fondamentaux contredisant la stratégie, l’action ou la raison politiques d’une loi spéciale? C’est là tout le cœur du protagonisme entre Créon et Antigone de la tragédie Antigone de Sophocle!

Deux moyens de se soustraire aux sanctions : la contestation judiciaire ou respecter le retour aux études de l’ensemble des étudiants, voire voter démocratiquement un retour en classe…

Paradoxalement, cette loi spéciale pourrait contribuer à l’émergence d’une forme de cohésion sociale. Le mouvement populaire des casseroles /chaudrons pourrait bien réunir les raisons d’un ras le bol de la population en général. Tout ce tintamarre trouverait bien à s’accorder autour de l’échange de conversations amicales entre voisins, des grands-parents aux petits-enfants ou d’inconnus s’ignorant auparavant, au-delà de la contestation étudiante initiale, ou de la loi 78 ou d’un mauvais gouvernement. Mieux accordée, disons sur des tambourins amérindiens, cette manifestation populaire d’insatisfaction pourrait bien mener à un mouvement pour la solidarité et la cohésion sociales, le dialogue et la recherche d’un bon gouvernement démocratique, pour la Patrie …

Au milieu d’un tel tintamarre, il est toujours utile de discerner entre des objectifs réunis au sein de ce large mouvement évolutif de contestation :
• contre la hausse des droits de scolarité et afférents ;
• pour une forme de solidarité sociale et un régime social-démocrate renouvelé ;
• au sein de certaines associations étudiantes ou de groupuscules, une lutte d’inspiration anarcho-communiste contre le capitalisme ;
• une forme progressive de manifestation populaire pour le dialogue responsable et un bon gouvernement …

Au fil des évènements depuis février dernier, différentes facettes ont émergé, jumelant contestations, revendications, manifestations pacifiques, défoulement collectif, affrontements violents, souci du bien commun et exigences idéologiques radicales. La zone de compromis n’est apparue que trop tardivement. Entre les extrêmes, entremêlées furent les évocations du symbole du carré rouge : le rouge renouveau et le rouge anarchique, le festif mais aussi beaucoup de déchirements. Le rouge est ainsi peu à peu devenu plus intolérable à une majorité de la population en quête d’un juste équilibrage que présuppose le dialogue, soit la disposition à admettre que la vérité n’est pas entièrement contenue dans un seul point de vue, qu’un compromis est possible entre deux points de vue en démocratie. La radicalisation de la position étudiante, quoique compréhensible, du tout ou rien et ne rien céder, ne permet pas d’admettre que le protagoniste politique ou le reste de la société peut énoncer une partie de la vérité.

Essentiellement, la loi spéciale ne résout rien et contribue à la situation conflictuelle. Elle remet la résolution de la situation de problèmes à plus tard, à d’autres improvisations. On l’aura certes critiquée car elle s’attaque à des libertés de manifestation. Mais insistons sur l’essentiel : les trimestres d’automne 2012 et d’hiver 2013 seront contaminés de ce mal irrésolu! Disons ceci ouvertement : la dite loi spéciale ne vient pas seulement annuler le trimestre d’hiver 2012, mais aussi celui d’été 2012. Deux trimestres donc, au cours desquels les étudiants qui auraient voulu retourner aux études auront été privés de leur droit à l’éducation! Contrairement à ce que des analystes ou chroniqueurs auront dit, l’annulation n’est pas une bonne chose, même dans les circonstances dites, car elle ne règle rien et prive quelques 150 000 étudiants d’un droit fondamental, et au moins retardera l’obtention d’un diplôme de premier cycle universitaire de huit mois pour un grand nombre d’étudiants. Rien n’assure en ces moments incertains que la qualité et la cohérence des enseignements seront garanties avec la rigueur requise au retour des vacances estivales, tant par les étudiants, les associations étudiantes, les corps professoraux ou les administrations. Au mieux, l’annulation des deux trimestres, hiver et été 2012, n’est qu’une bonne chose dans le pire d’une situation menée au bord d’un marasme par un mauvais gouvernement! Redisons-le, cette loi fustige quelques 150 000 étudiants d’un droit d’étudier. C’est grave, très grave, tant sur le plan des principes, de la justice sociale que des conséquences directes pour un grand nombre d’étudiants. Le conflit aura été mené vers une impasse à la fois par un gouvernement sans imagination qui ne voulait pas écouter, et l’intransigeance quasi-corporatiste, donc égocentrique, de radicales associations ou de groupuscules prônant directement ou indirectement la violence psychologique ou physique : l’un et l’autre sont ramenés à la raison par le sens commun d’une population révoltée qui réprouve tant la violence que la manière sophiste de gouverner. Tout, des conséquences immédiates ou différées, doit être dénoncé : ainsi, devient carrément révoltante l’initiative du Premier Ministre J. Charest qui, dans un récent voyage aux Indes, encourageait le recrutement de bons d’étudiants anglophones indiens pour l’enseignement en anglais dans les universités québécoises, au lieu et fait des mauvais étudiants francophones québécois…

Redisons encore que tout de la situation s’inscrit en faux dans un contexte où déjà le décrochage scolaire et l’oisiveté d’une foule de jeunes pourtant aptes au travail mais réduits au chômage ou à l’assistance sociale sévissent à outrance. La jeunesse et l’éducation représentent un potentiel garant de l’avenir, alors la présente situation est d’autant plus dégradante qu’elle ajoutera au décrochage et à un gaspillage d’un potentiel humain et sociétal…

Cette loi 78 et l’action gouvernementale depuis le tout début du conflit divisent profondément le peuple ; elles sapent le sentiment de cohésion sociale. Pourtant, un gouvernement démocratique doit savoir dialoguer, écouter et développer des consensus de société. Un gouvernement responsable a certes le devoir de faire respecter l’Ordre et la Paix, mais en subordonnant sa réflexion critique à des principes supérieurs qui éclairent les Lois ( avec un grand L) fondamentales, garantes des valeurs démocratiques et de l’unité de la Patrie. Un bon gouvernement n’est pas factieux, il est national. Il saurait, éclairé de principes supérieurs, trouver le juste milieu et les compromis nécessaires à la cohésion et à la justice sociales et, de là, faire comprendre les sacrifices et les compromis requis pour que les finances de l’État répondent aux impératifs d’une saine gestion éclairée pour la pérennité d’une société saine et viable…

 

 

Addenda au texte écrit le 15/16 mai, sous le titre : « La vérité seule peut contribuer à la résolution d’une situation de problèmes conflictuels » … présenté, mais non publié.

Dans un tel cadre de référence, un Chef ne saurait-il pas s’adresser à la nation pour faire valoir les raisons supérieures, créer plus de cohésion et de là permettre par consensus la résolution de la situation de problèmes ? N’aurait-il pas la force morale de changer une la manifestation des « contre » pour une dynamique d’être pour un Québec résolument assumé…

… Une partie de ce discours aurait déjà été suggéré sous : http://www.vigile.net/Sur-le-theme-de-la-cohesion… écrit en 2010


À propos de Michel P.

Michel Pagé MSc., MGP, et essayiste…