Le caractère le plus profond du mythe, c’est le pouvoir qu’il prend sur nous, généralement à notre insu.Denis de Rougemont
De naissance, je ne connais que la période post-référendaire ; je me réfère ici au 1er référendum, celui de 1980, où 40,4% des votants optèrent pour l’option du oui et 59,6% pour celle du non. Le référendum était le point d’aboutissement de tout un mouvement d’éveil qu’avaient connu les Québécois pendant les deux décennies précédentes et la Révolution tranquille. Je vis dans une période dont la logique issue de cette décision historique opère encore. Nous sommes tous, au fond, peu importe la position des votants de l’époque, des enfants du non.
En 1980, le Québec, ayant choisi de demeurer à l’intérieur du Canada, fut cependant exclu, un an plus tard, de l’entente devant mener au rapatriement unilatéral de la constitution et de fait, il se retrouva dans une bien étrange position. Processus non abouti, statut non défini, cette réalité conduisit néanmoins à reconnaître la différence du peuple québécois, à considérer la consolidation de l’état québécois et à évaluer la contribution de ce peuple à ce pays qu’est le Canada. Cette étrange position confirma également l’identité bicéphale – ces têtes à Papineau, comme le disait Jacques Godbout – des Québécois, suite à des réformes, des commissions d’enquête, des lois et, surtout, des mythes, qui ont motivé le développement du pays et généré les duplicités. Cet essai vise surtout à amorcer une réflexion sur cette chose aussi grande et complexe qu’est l’aventure des francophones en Amérique et de leur difficulté à se tailler une place, un pays, qui soit satisfaisante et légitime, à la hauteur de leurs aspirations. La lumière de récents évènements des derniers mois va dans le sens d’une réécriture de l’histoire qui oblige les Québécois à penser à leur devenir.
Un œil sur le portrait
Jusqu’ici, les premiers mois de l’année 2012 présentent un portrait pour le moins inquiétant de la place du Québec dans le Canada. Plusieurs projets de lois des conservateurs mettent en marge le Québec et prouvent l’indifférence d’Ottawa à son endroit. Cela correspond bien au résultat de la dernière élection fédérale qui a vu s’effacer du Québec les députations libérales et bloquistes au profit de la nouvelle garde du NPD au cours d’une élection-surprise encore nébuleuse. Le réalignement gauche / droite de cette élection présente aussi d’importantes divergences quant à la nature et aux valeurs de ce pays. Le 2 mai 2011 a donc vu s’éclipser deux partis ayant cherché à faire valoir à Ottawa les visions historiques des francophones : l’un défendant sa participation à la fédération, l’autre réclamant son droit à l’autodétermination. Comme sur une toile abstraite, le jeu des couleurs de l’élection du 2 mai a surpris et laisse – c’est là la beauté de la chose – à quiconque la possibilité d’y voir librement les structures, les lignes de force, les lignes de faille, les points de fuite, que lui suggère son entendement.
2012 est une année particulière pour d’autres raisons. D’abord, il s’agit du trentième anniversaire du rapatriement de la constitution de 1982. Ensuite, cette année voit se confirmer ce troublant retour du visage monarchiste au Canada, écho d’un colonialisme combattu depuis fort longtemps, depuis au moins les griefs de Pierre-Stanislas Bédard et les revendications des Patriotes de Papineau.
Déjà en juillet 2011, le ministre des Affaires étrangères John Baird avait idéologiquement choisi de changer la vocation du mur de Rideau Hall en préférant à une toile d’Alfred Pellan un portrait de la reine Élizabeth II. Le tableau retiré représente l’est et l’ouest du Canada. L’est du pays, peint avec les collines en bleues, verdoie ; il est peuplé d’animaux et de maisons. Tout en bas, à gauche, s’y trouve un orignal rouge aux pattes bleues ; sur sa tête, un bois bleu, un autre rouge. Vis-à-vis lui fait face son petit, bleu, se tenant sur de frêles pattes, rouges. Pellan peignait peut-être à travers ces animaux, à la manière surréaliste, les totems d’une identité déchirée entre allégeances, rouge et bleue, bleue et rouge, identité de passage et transitoire : de « Canadiens » à « Canadiens-français » ; de « Canadiens-français » à « Québécois ». Le paysage de Pellan jetait ainsi aux yeux du visiteur de Rideau Hall une idée particulière du Canada, maintenant déclassée par celle contenue par le portrait du chef-d’État de la Couronne britannique.
Rappelons-nous que Pellan, comme son pair Paul-Émile Borduas, fit advenir la modernité en peinture et marqua, au Québec – à l’époque on parlait encore de Canada français – une « rupture inaugurale », un refus global avec le clergé catholique et le vieux patriotisme. Un épisode qui ouvrit une brèche dans l’histoire et qui stimula les acteurs concernés (artistes, activistes, militants, universitaires et autres) à réorienter le Canada français dans la voie de la modernité. On emprunta alors cette « ligne du risque », comme la nommait l’essayiste Pierre Vadeboncoeur en 1963.
Le virage monarchiste, vieux souvenirs
Le virage monarchiste n’a donc rien d’anodin. Il survient à un moment où les résultats d’élection ont retiré d’Ottawa l’influence des deux partis les plus solidement enracinés au Québec. Constitue-t-il une tendance qui ira grandissante dans l’avenir ? Rien ne sert de lancer des prédictions. Mais il semble censé de voir que ce premier gouvernement majoritaire sans le Québec depuis 1867 profite de l’occasion pour marquer symboliquement et idéologiquement son règne, entre autres pour se distinguer du voisin états-unien et sans doute pour répondre à une quête identitaire du Canada anglais.
Pour les Québécois, ce virage relance le vieux souvenir du colonialisme, pourfendu pendant la Révolution tranquille. L’épique « Speak White » de Michèle Lalonde, les discours énergiques du tribun Pierre Bourgault sont les échos de cette lutte. Inspiré par les pays de l’Afrique se libérant de la tutelle des empires coloniaux, le Québec de cette époque adapta à son cas le discours et le processus de la décolonisation. Peut-on penser qu’au-delà de l’opposition souverainiste / fédéraliste, le rapatriement unilatéral de la constitution, mené par Pierre Trudeau et Jean Chrétien, répond à une logique similaire, moins révolutionnaire certes, en ce sens qu’il marque symboliquement et juridiquement l’indépendance du Canada par rapport à Londres ? Sortie du processus de décolonisation des années 60, les Québécois d’aujourd’hui, qui connaissent néanmoins une anglicisation mondialisante, connaissent surtout l’Angleterre à partir des Beatles, du New Wave, c’est une destination comme une autre pour les études ou le tourisme, mais ils sont loin du symbolisme royal et de la réalité coloniale qu’a connus le Québec par le passé.
Le mythe des peuples fondateurs
S’il existe un mythe qui a su demeurer actif dans la culture francophone canadienne, c’est celui des deux peuples fondateurs. Dans une lettre publiée au Devoir le 17 avril dernier, Pauline Marois rappelle un fait pour le moins révélateur. En 1963, lors de son investiture comme candidat au parti libéral, Jean Chrétien avait fait le serment solennel de défendre le pacte des deux peuples fondateurs. L’histoire lui aura permis de demeurer fidèle à sa promesse. 18 ans plus tard, il parvenait à une entente entre les provinces qui isolait le Québec lors d’un événement connu sous l’expression de « nuit des longs couteaux ». Ce mythe de la fondation, qui longtemps a dissimulé l’inégalité entre les deux peuples, est un sous-texte de la constitution de 1982. Sans aucun doute qu’en 1982 cette croyance avait, dans l’esprit des fédéralistes francophones, préséance sur l’idée d’un pacte entre dix provinces.
Aussi, faut-il rappeler que l’hymne national adopté quelques mois avant le référendum de 80, l’Ô Canada, fut rédigé par le juge Adolphe-Basile Routhier et chanté pour la première fois lors de la Saint-Jean-Baptiste de 1880, un poème qui vibre aux accents de l’ancien patriotisme canadien-français et qui raconte l’épopée française d’Amérique, chargée d’une mission providentielle, catholique et française.
Le geste de 1982, avant d’être l’acte d’inauguration du multiculturalisme, se loge donc à l’enseigne de ce fond nationaliste canadien-français dépouillé des couleurs de l’ancien terroir et de la traditionnelle piété catholique ; il maintient le crédo de la défense de « notre religion, notre langue, nos droits», mais le subordonne à la charte des droits et libertés enchâssée dans la constitution.
La constitution de 1982 se situe dans le prolongement de la Révolution tranquille, elle est une réponse au référendum de 80 et à une idée de l’indépendance politique qui n’était pas à l’ordre du jour des « révolutionnaires tranquilles », ceux-ci adhérant encore au patriotisme canadien-français traditionnel ; le rapatriement illustre donc l’influence de ceux qui se définissaient d’abord comme Canadiens-français, influence rendue possible à l’époque grâce à leurs poids démographique et politique.
Le Canada, à l’heure du multiculturalisme et, surtout, du développement économique de l’Ouest, change de visage. Pas étonnant qu’il requiert un mythe qui puisse le définir mieux que celui des deux peuples fondateurs. Pas surprenant, dans ce contexte, que Justin Trudeau, fils d’un père porteur du mythe des deux peuples, ait affirmé, un peu plus tôt cette année (question de provoquer, dit-il) qu’il ne se reconnaissait plus dans ce Canada et y préférerait un Québec souverain.
En 1812…
La guerre de 1812 cherche à s’imposer comme la nouvelle épopée du Canada. Pas celle du Canada des deux peuples fondateurs, mais celle racontant le conflit de l’époque napoléonienne, opposant républicains du sud et loyalistes du nord. De cet épisode peu connu de l’histoire canadienne, le ministre du Patrimoine canadien et des langues officielles, James Moore, a affirmé lors du lancement des commémorations que « whitout the war of 1812, the french fact in Canada would not exist ». Passant sous silence qu’à la même époque les Anglophones préconisaient l’assimilation des Canadiens-français et que dès le premier débat suite à l’Acte constitutionnel de 1791 s’imposa la question linguistique, une telle déclaration exigerait quelques nuances… 1812 présente donc une image de l’histoire qui repositionne le « fait français » au Canada, en redessine les traits, l’inféode symboliquement, bref, réarticule une ancienne allégorie, oubliée – paradoxalement –, et qui se trouve greffée à même notre devise nationale :
Je me souviens… que né sous le lys, je grandis sous la rose.
La résurgence des symboles monarchiques et royaux dans l’appareil gouvernemental, l’ajout de l’adjectif « royale » à la marine, la visite badine du couple princier à l’été 2011, les fastes du jubilé de diamant de la reine cette année, tous ces épisodes nous mènent vers la coûteuse commémoration de la guerre de 1812, acte de naissance d’un mythe où les francophones voient subtilement leur place redéfinie au sein du Canada, place somme toute cohérente avec le point de vue du gouvernement Harper puisqu’aux Communes fut reconnue fin 2006 une motion reconnaissant « la nation québécoise » dans un Canada uni.
Les premiers mouvements indépendantistes comme la mouvance néo-fédéraliste des années 60 et 70 ont, pendant et après la Révolution tranquille, été animés par une idée de grandeur s’incarnant dans la mise en place de deux états, tant sur les scènes provinciale que fédérale, deux états pourvoyant à la protection des Canadiens-français et corrigeant les impairs ; les modalités de réaliser cette idée ont divergé, voilà tout. « Nous sommes peut-être quelque chose comme un grand peuple », disait René Lévesque. Ce laborieux « peut-être quelque chose comme » m’a toujours intrigué ; expression de notre duplicité, il recèle la difficulté à cerner dans l’histoire et dans la géographie la position et le rôle qui nous conviendraient pleinement.
Opposition fédéralisme / souverainisme
Les mythes ont la vie tenace ; ce sont des récits qui fondent leur légitimité sur le socle de certains faits, manipulés, amplifiés, transformés. Autant les mythes, comme celui des deux peuples fondateurs, ont pu servir par le passé de puissants motifs à l’action politique, autant ils peuvent vider cette action de ses énergies.
Le Québec des dernières années semble rechercher une troisième voie, une voie qu’il croit redécouvrir dans le traditionnel autonomisme. Cette quête, qui est aussi un malaise, naît de l’impasse constitutionnelle ; il s’est consolidé dans l’ADQ, suite au second référendum. La présente CAQ – devrions-nous plutôt dire « Équipe Legault » – a, elle, pour raison d’être fondamentale de redonner aux Québécois des projets, de leur redonner une fierté, un but louable. Ne traitons pas ici des façons de faire, contentons-nous seulement de questionner ce qui anime la création de ces nouveaux partis. Sur la scène fédérale également, la vague orange n’est-elle au fond que l’expression de ce malaise ? Autant bloquistes que libéraux fédéraux se sont vu montrer du doigt la voie de sortie. Et l’an passé, à pareille date, sur la scène provinciale, le PQ traversait une sérieuse crise pendant laquelle trois démissionnaires lancèrent le vœu de faire de la politique autrement. Tous ces symptômes sont ceux de la fatigue.
Si la période dans laquelle vivent les enfants du non est qualifiée de statu quo, il serait plus approprié de comprendre qu’il s’agit d’une période où s’épuisent les mythes qui ont donné aux francophones leurs motifs d’action. Car quoi derrière nous durant ces derniers trente ans ? Des tentatives (Meech, Charlottetown) de corriger une erreur historique, un deuxième référendum, une confiscation de la question de notre avenir dans les termes juridiques et les batailles subtiles, la loi sur la clarté, le scandale des commandites, une loi rendant illégal le fait d’empêcher l’unifolié d’être hissé. Une lutte pour éviter que les scénarios des référendums ne se reproduisent, une lutte contre l’identification au Québec. Comme si l’on voulait gommer ce qui avait émergé fortement dans le sillage de la Révolution tranquille. Tentative de subordonner l’identité québécoise à la canadienne, d’une part. Volonté de redonner un souffle à la québécoise, d’autre part.
Pays à l’identité trouble, au visage de Janus, le Canada l’est – double – pour les francophones. À cette stratégie d’endiguement du Québec et de promotion de l’identité canadienne, n’ont pu que se manifester ces dernières années la démobilisation, le confort, l’indifférence, et, ces jours-ci, ce mal endémique de la démocratie contemporaine, le cynisme. Privés d’utopies, privés d’horizons, nos propres mythes sont des réservoirs vides et les mots pour les dire sonnent comme des coquilles creuses.
Exit « French Power »
Je m’amuse parfois à penser qu’au fond, le référendum de 80 n’opposait pas un oui à un non, mais opposait deux « oui » ; que dans l’inconscient collectif des Québécois d’alors, une telle séparation cadrait encore trop mal avec les interprétations que notre peuple s’était faites de sa place en Amérique et au Canada.
En 1965, sous le gouvernement fédéral, a été mise sur pied la commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme. Le renouvellement du fédéralisme qu’a connu ces années, ce que l’on a appelé le « French Power », a aussi contribué à marquer le visage du Canada, entre autres en se faisant défenseur des droits individuels, pacifique et sensible à l’environnement. C’est cette vision idyllique du pays qui est contenue dans le tableau de Pellan et dont on ne voit apparemment plus la raison d’orner les murs de Rideau Hall.
La commission sur le bilinguisme, menée par André Laurendeau et Davidson Dunton, avait pour but de mener une enquête auprès des communautés francophones. Les conclusions de la commission sur le niveau de vie des Canadiens-français, leur place minoritaire dans les postes d’influence et dans la fonction publique, leur bas niveau de scolarisation furent stupéfiantes. Mais non moins furent surprenantes les réponses à ses conclusions : à l’assaut d’Ottawa, les Trois colombes inaugurèrent la montée de ce « French Power », Trudeau fut élu, la loi sur le bilinguisme fut adoptée. D’autre part, une autre réaction : mise sur pied des états généraux sur le Canada français en 1967, fondation en 1968 du PQ comme coalition des mouvements souverainistes.
Dès 2006, dans Le vrai visage de Stephen Harper, Pierre Dubuc nous informait que par le passé, Stephen Harper, définissant ses vues sur l’état fédéral et le rôle que l’Ouest serait amené à jouer au Canada, voyait la Révolution tranquille comme « une révolution menée du sommet à partir d’une nouvelle classe politique dont le principe de base était l’étatisme » (p. 114). C’est cet étatisme qui consolida l’état québécois mais qui transforma également l’état fédéral ; les politiques du gouvernement Harper s’opposent à l’héritage de Trudeau, à son centralisme.
On apprend également dans le livre de Dubuc qu’Harper « s’était toujours opposé à la théorie des deux peuples fondateurs », considérant plutôt que « le Québec avait, « par l’intermédiaire de ses représentants élus, choisi de contribuer à créer la fédération canadienne, précisément parce que son caractère distinct serait respecté et protégé ». Les idées que présente Dubuc nous permettent maintenant de comprendre un peu mieux la nomination de nombreux unilingues anglophones dans les postes d’influence à Ottawa, les coupures importantes dans la fonction publique fédérale, la place réservée à la loi sur le bilinguisme dans l’Ouest. Prendre acte du déplacement des pouvoirs économiques et politiques vers l’Ouest, c’est aussi devoir prendre acte du déplacement de sens de l’histoire du Canada, qui se joue en ce moment.
Le vif désir de durer des mythes…
Les enfants du non vivent dans un pays auquel ils se sentent de moins en moins appartenir ; ils sont exclus de la constitution pour des raisons qui relèvent de l’histoire des francophones, des Québécois. Certains éléments du Québec, nourris par un nationalisme canadien-français en continuité avec l’ancien patriotisme ont œuvré pour maintenir et renforcer le mythe du Canada des deux peuples fondateurs. Le Canada issu de 1982 est lié à la Révolution tranquille ; il a été une réponse de l’histoire, comme la souveraineté aurait pu l’être. Les évènements de 80-82 sont issus du mouvement émancipatoire né de la grande transformation accélérée qu’a connue le Québec à l’époque. Si le référendum de 80 a amorcé une mise en veilleuse de l’idée d’indépendance, le rapatriement de la constitution a marqué, lui, une rupture symbolique avec l’Angleterre et avec ce qui a été vécu par des Canadiens-français aliénés dans leur propre pays.
La constitution offre une protection aux libertés individuelles. Du point de vue canadien-français, elle signifie sa modernité et confirme la rupture avec des rites et des mœurs catholiques qui ont étouffé l’existence de nombreux de nos ancêtres. La Charte garantit la protection des minorités (francophones, par exemple) contre la majorité (anglophone), elle se substitue en cela au clergé qui veillait avec trop d’enthousiasme à la préservation de l’identité canadienne-française et catholique. Elle va à l’encontre de la « nouvelle trahison des clercs », pour reprendre la formule de Trudeau. Il s’agit d’une des formes politiques qui corrigeaient le retard engendré par ce que l’on nomme « La Grande noirceur ». Mais, du coup, elle s’est imposée en violentant l’intense aspiration à l’autodétermination qui transporta des Canadiens-français revenus de leur passé et s’identifiant au Québec comme patrie, comme pays. Si, ici, je lie cet événement à notre passé, c’est qu’il me semble qu’en cherchant à corriger le mythe des deux peuples fondateurs, la loi de 1982 n’ait au contraire suffi à le rompre définitivement.
Car la loi a isolé l’état québécois au sein de la confédération : « La place du Québec au sein du Canada s’effrite de plus en plus », comme l’a affirmé le 3 février dernier le politologue fédéraliste Alain G. Gagnon lors d’un colloque tenu dans la ville Reine à l’université de Toronto. À cet égard, sa place est appelée à être redéfinie constamment s’il ne la définit pas lui-même, par exemple en se donnant sa propre constitution ; son influence, s’il ne fait rien, est appelée à se restreindre, comme la peau de chagrin que constitue l’expérience francophone en Amérique. Si elle représente un progrès en termes de gage de libertés individuelles, la constitution a mis le Québec dans une position de repli qui peut aussi en être une de consolidation.
Abstraction lyrique
Le virage monarchiste est un bel exemple de l’utilisation de l’histoire à des fins idéologiques et politiques, comme le fut l’idée des deux peuples fondateurs pour le French Power et pour de nombreux francophones. Un mythe en déclasse un autre ; le pouvoir se déplace et s’affirme ailleurs. Un nouveau tableau vient remplacer un vieux qui, avalé par le passé, risque de ne devenir qu’une abstraction lyrique. La nouvelle épopée de 1812, qui rassemble le Canada anglais et le distingue d’un voisin états-unien en proie à ses difficultés économiques, propose un héroïsme et un récit qui repositionnent les peuples formant le pays, autant les Premières nations que les Acadiens et les Québécois. Si les historiens résument à peu de choses ce conflit du début de notre méconnu XIXe siècle, c’est peut-être qu’au fond les francophones n’étaient que peu de chose dans ce conflit. Et c’est là où les conduit cette épopée. En marge du pouvoir comme en marge de l’histoire, les enfants du non devraient sans doute relire et méditer le lumineux essai de Vadeboncoeur, La première heure et la dernière, pour repenser leur propre histoire, comprendre leur choix, établir leurs priorités, éviter les pièges de leurs mythes et comprendre que « la seule histoire qui vive jamais, c’est celle qu’on fait soi-même ».


Un commentaire
Texte solide et consistant !
Mais tout se transforme, les présents s’accumulent et changent le visage des passés, l’interprétation des faits n’est pas les faits. Outil avant-hier, mythe hier et cul-de-sac aujourd’hui, sous le regard de la post-mondialisation, les certitudes s’ébranlent et se reconstruisent avec les briques du temps.
La question demeure: où veut-on aller collectivement? À quoi devra ressembler, dans 20 ans, la route qu’on choisit aujourd’hui? Même de mauvais choix mènent quelque part. On peut se perdre en chemin, ça ne nous empêche pas d’aboutir en un lieu. Voulons-nous y rester, repartir et piloter à l’instinct ou se fixer une destination? Moi, j’ai ma réponse: la souveraineté !