Ce billet est le troisième d’une série que je consacre au livre de Jim Stanford, Petit cours d’autodéfense en économie : L’abc du capitalisme. Je présente ici son chapitre sur « Le capitalisme et l’environnement », en mettant l’accent sur la question des externalités négatives (pollution, épuisement des ressources, réchauffement climatique, etc.).
Le capitalisme et l’environnement
Au début de ce chapitre, Stanford établit les liens qu’il voit entre l’économie et l’environnement :
- les dons de la nature : il parle ici de tout ce que fournit la nature, sans intermédiaire (quoique ça en prenne de plus en plus de nos jours en raison justement de la pollution), soit l’air, l’eau, les parcs, les milieux naturels, etc.
- les ressources naturelles : ce sont les matières premières du secteur des biens : agriculture, secteur minier, énergie, bois, terre, etc.
- la pollution : ce sont les déchets produits principalement par l’activité humaine (économique ou pas). Cette pollution, si elle excède la capacité de l’environnement de l’absorber, réduit les avantages des deux premiers éléments.
Il aborde ensuite les conséquences de l’émission des gaz à effet de serre (GES) et l’importance de les réduire, ainsi que les autres formes de pollution. Pour y arriver, il faut :
- maîtriser et réduire toutes les formes de pollution;
- protéger les aires naturelles;
- réduire la pollution liée à la récolte de bois et à l’extraction des ressources naturelles;
- recycler davantage les matières premières;
- conserver et recycler l’eau;
- nettoyer et restaurer les sites contaminés.
Il s’agit de faire en sorte que les bénéfices de l’environnement perdurent pour que les prochaines générations puissent en profiter aussi. Stanford ajoute que la lutte contre la pollution, dont les GES, est compliquée du fait que ses désavantages ne sont pas ressentis de façon égale par tous les humains, les pauvres les subissant beaucoup plus que les riches. Comme ceux-ci ont un poids politique beaucoup plus élevé et plus de moyens, ils peuvent protéger leurs quartiers sans subir les effets les plus importants de la pollution et même du réchauffement climatique. Cette inégalité s’observe aussi bien entre les pays pauvres et les pays riches qu’entre les citoyens les plus pauvres et les plus riches de ces pays. Les conséquences des rejets d’amiante dans le quartier Hochelaga dont La Presse a parlé récemment illustrent éloquemment cette autre facette des inégalités.
Mais quelles mesures devraient être prises pour diminuer les externalités négatives dues à la pollution et aux GES?
Les marchés et l’environnement
Stanford poursuit en regardant comment les économistes qui croient aux vertus des marchés tentent d’internaliser les externalités, c’est-à-dire d’incorporer les coûts des externalités aux prix des biens et services. Ils proposent d’internaliser ces coûts à l’aide d’une taxe sur le carbone. Selon eux, les « mécanismes du marché (tel l’échange de droits d’émission) veilleraient par la suite à ce que la réduction de la pollution se déroule de la façon la plus « efficiente » possible ». Ils jugent que cette stratégie fonctionnerait mieux que l’« adoption d’une réglementation gouvernementale contraignante (comme celle qui obligerait les entreprises à réduire leurs émissions) ».
Stanford, tout comme moi, ne croit pas à cette supposée vertu des marchés. Il donne des exemples montrant que les prix « ne réussissent pas toujours à modifier les comportements dans le sens voulu ». Il mentionne entre autres que l’ajout souvent important de taxes à l’alcool n’en fait guère réduire la consommation. En plus, ces taxes toucheraient bien plus le budget des pauvres que celui des riches qui ont les moyens de les payer sans changer leur mode de vie.
Stanford reconnaît tout de même que ces taxes ont des vertus, mais pas celles que leur prêtent les économistes qui ne jurent que par les marchés. De telles taxes, écrit-il, peuvent servir à financer des infrastructures vertes (énergies vertes, transport en commun, etc.), mais doivent être accompagnées par une réglementation antipollution pour pouvoir atteindre des objectifs de réduction de la pollution et des émissions de GES.
Certains environnementalistes pensent qu’en faisant la promotion de produits verts, on peut changer le comportement et la demande des consommateurs qui forceront ainsi les entreprises à s’adapter et à produire plus de biens respectueux de l’environnement. « L’accumulation de ces choix individuels finira par se traduire par une économie plus durable. »
Selon Stanford, ces environnementalistes attribuent, comme les économistes que nous évoquions plus tôt, plus de vertus aux mécanismes du marché qu’ils en ont vraiment. Par exemple, les entreprises ont intégré cet objectif en attribuant, souvent faussement, des caractéristiques vertes à des produits tout aussi nocifs que ceux qu’ils remplacent (ou pas meilleurs de façon significative). Qui a déjà vu des messages publicitaires de pétrolières disant travailler pour un monde plus vert comprendra… qu’il n’est pas étonnant de constater qu’au moins une d’entre elles ait été condamnée pour publicité mensongère! On a même trouvé un nom pour ce type de manœuvre de marketing : l’écoblanchiment…
Comme les produits écoénergétiques (comme des électroménagers moins énergivores) sont plus chers que les autres, les consommateurs préfèrent en grande majorité continuer à acheter les produits plus polluants. Bref, seule une réglementation interdisant ces produits permettrait d’atteindre des objectifs d’économie d’énergie dans ce secteur, comme dans d’autres.
Et alors…
Stanford pose bien le problème : on ne peut se fier uniquement sur les forces du marché pour développer une économie durable (ce terme est tellement galvaudé que je ne sais plus quel adjectif utiliser pour rendre ce concept…). Cela prend absolument une réglementation gouvernementale (et j’ajouterais internationale), pour pouvoir atteindre cet objectif.
On m’a déjà demandé quel prix compenserait les externalités négatives. Je ne réponds jamais à ce genre de question, car c’est mal poser le problème. Quel prix peut compenser la perte de qualité de vie de la pollution et l’épuisement des ressources que vivront les générations futures? Quel prix vaut les dizaines de milliers de morts qu’a causé la canicule de 2003 en Europe ou les millions d’enfants et d’adultes africains victimes des crises alimentaires dues entre autres aux sécheresses causées par le réchauffement climatique? Quel prix justifierait les exodes des pays qui seront engloutis (et le sont déjà) par la remontée des océans? Encore cette année, en plus du drame des fermiers des États-Unis, combien de personnes souffriront de malnutrition en raison de la sécheresse aux États-Unis de cet été? Et quel prix justifierait ces souffrances?
Dans son livre intitulé L’indice de progrès véritable du Québec, Harvey L. Mead a tenté d’incorporer au calcul du PIB les externalités négatives environnementales (et autres). Malgré le grand intérêt de ses travaux, il fut le premier à dire que cet exercice est quelque part un peu futile, justement parce qu’aucun prix ne peut compenser le type de désastres dont j’ai parlé.
Bref, cessons de nous demander quels prix rendraient la pollution, l’épuisement des ressources et le réchauffement climatique acceptables, et travaillons plutôt à les réduire, en utilisant des outils fiscaux (taxes, redevances, etc.) pour investir davantage dans une économie plus respectueuse de l’environnement et surtout des outils réglementaires!
Tous les billets de cette série d'articles:
- L’économie adéquate (18 juillet 2012)
- Concurrence, avantages et désavantages (25 juillet 2012)
- Quel prix compenserait les externalités négatives? (Cet article) (31 juillet 2012)
- La monnaie (7 août 2012)
- La taille et les personnalités de l’État (25 août 2012)
- Les banques centrales et la politique monétaire néolibérale (27 août 2012)
- Le bulletin du capitalisme (30 août 2012)
- Renouveler le capitalisme ou le remplacer? (26 septembre 2012)

