250 000 emplois?

Photo: PLQ.org

Les réactions à la promesse de Jean Charest de créer 250 000 emplois en cinq ans furent on ne peut plus confuses. Pour les uns, cet objectif n’est pas assez ambitieux et pour d’autres, il l’est trop!

Pas assez ambitieux?

Éric Grenier, rédacteur en chef de la revue Jobboom, prétend non seulement qu’il n’y a rien là, mais pire, que ce n’est pas une promesse, mais une menace. Pour l’affirmer, il compare cette promesse avec l’augmentation de l’emploi au Québec dans la période de cinq ans qui a suivi l’arrivée du gouvernement libéral de Jean Charest, soit de juin 2003 à juin 2008. Il s’est ajouté, dit-il, 237 000 emplois au cours de cette période, pour une croissance annuelle moyenne de 1,25 %. Il ajoute que cette performance est médiocre, car au cours de la même période, il s’en est créé 460 000 en Ontario, pour une croissance annuelle moyenne de 1,43 %!

J’ai déjà comparé l’évolution de l’emploi au Québec et en Ontario dans un précédent billet et je n’arrive pas du tout aux mêmes conclusions. M. Grenier semble ne pas savoir que la population de l’Ontario augmente beaucoup plus rapidement que celle du Québec et que, pour tenir compte de ces différences, ce n’est pas le taux d’augmentation de l’emploi qu’il faut regarder, mais bien l’augmentation du taux d’emploi.

J’ai donc vérifié les données pertinentes, celles de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada, à l’aide du fichier cansim 282-0087. J’ai d’abord calculé que l’emploi avait augmenté au Québec de 255 000 ou de 263 000 entre juin 2003 et juin 2008, selon qu’on utilise les données désaisonnalisées ou non désaisonnalisées, et de 470 000 ou 475 000 en Ontario. Mais bon, la différence entre ces données et celles citées par M. Grenier ne n’est pas vraiment importante. Ce qui l’est, en revanche, c’est que la population adulte (15 ans et plus) a augmenté de 5,2 % au Québec entre ces deux mois et de 7,6 % en Ontario. Au bout du compte, le taux d’emploi a augmenté de 1 point de pourcentage au Québec pendant qu’il diminuait de 0,1 ou 0,2 point en Ontario! Bref, M.Grenier ne sait pas de quoi il parle. Et je n’ai pas encore abordé sa pire erreur, cela viendra plus loin, car il n’est pas le seul à l’avoir faite.

Si on peut excuser M. Grenier, qui n’est pas un expert dans le domaine, c’est plus dur de le faire avec Nicolas Marceau, porte-parole du PQ en matière de finances et de développement économique et ex-professeur d’économie à l’UQAM. Lui, il a utilisé les cinq dernières années au pouvoir du PQ, soit de 1998 à 2003, pour vanter son parti des 362 000 emplois (au moins le chiffre est exact!) qui se sont ajoutés au cours de cette période. Bravo le PQ, mais cette comparaison est malhonnête pour au moins deux raisons que M. Marceau connaît très bien. D’une part, la valeur du dollar canadien se situait au cours de cette période entre 63¢ et 68¢ en monnaie américaine (sauf en 2003 où il a atteint 71¢), alors qu’il est rendu à peu près à parité (même un peu au-dessus aujourd’hui). D’autre part, il a sûrement déjà entendu parler du vieillissement de la population…

Trop ambitieux?

De leur côté, le Mouvement Desjardins et Emploi-Québec prévoient plutôt l’ajout de respectivement 135 000 et 173 200 emplois au cours de cette période. Personnellement, je trouve la prévision du Mouvement Desjardins plus réaliste que celle d’Emploi-Québec, même si je la considère elle aussi trop optimiste en raison de l’important vieillissement de la population qui se réalisera au cours des prochaines années. Par exemple, il faut savoir que, selon le scénario de référence des prévisions démographiques les plus récentes (2009) de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), le nombre de personnes dans les tranches d’âge les plus actives sur le marché du travail, soit celles âgées de 25 à 54 ans, diminuera de 1,7 % entre 2012 et 2017. Même si l’on considère aussi les 15-24 et les 55-64 ans, beaucoup moins actifs, on constate que ce scénario prévoit une baisse de 0,5 % du nombre de personnes âgées de 15 à 64 ans.

Alors, prévoir une augmentation de l’emploi quand il y a une baisse de la population en âge de travailler signifie qu’on prévoit une importance hausse du taux d’emploi (pourcentage du nombre de personnes âgées de 15 ans et plus en emploi). J’ai donc calculé la hausse des taux d’emploi que cela prendrait par rapport aux taux d’emploi observés en 2011 dans chaque tranche d’âge (15-19, 20-24… jusqu’à 65-69 et 70 ans et plus) pour que les prévisions du Mouvement Desjardins, d’Emploi-Québec et de Jean Charest se réalisent. Pour faire ces calculs, j’ai encore une fois utilisé les données du scénario de référence et du scénario fort des prévisions démographiques les plus récentes (2009) de l’ISQ.

Le résultat de ces calculs est illustré dans le tableau qui suit.

Pour bien comprendre l’optimisme de ces prévisions de hausses de taux d’emploi, il faut aussi savoir que les taux d’emploi en 2011 étaient déjà à leur sommet historique (depuis 1976) dans 5 des 12 tranches d’âge utilisées, et à un point de pourcentage et moins de ce sommet dans 4 autres tranches d’âge (et pas très loin dans les 3 autres!).

Or, on voit que pour que les prévisions du Mouvement Desjardins se réalisent, il faudrait que les taux d’emploi de chacune des 12 tranches d’âge utilisées augmentent de 2,5 points de pourcentage! C’est possible, mais pas évident… Pour que celles d’Emploi-Québec se réalisent, il faudrait une hausse de 3,1 points, toujours dans chacune de ces 12 tranches d’âge. Là ça s’en vient corsé… Mais pour que celles de Jean Charest se réalisent, cela prendrait une hausse de 4,5 points de pourcentage du taux d’emploi de chacune des 12 tranche d’âge! Du jamais vu! Et si le taux augmentait moins dans quelques-unes de ces tranches d’âge, il faudrait qu’il augmente encore plus dans les autres! Avec une hausse égale (4,5 points dans chacune des 12 tranche d’âge), le taux d’emploi dans 4 tranches d’âge serait supérieur à 86 %, alors que le sommet historique dans une seule tranche d’âge au cours des 36 dernières années fut de 83,2%! Impossible n’est pas français, mais quand même…

Même en prenant le scénario fort des prévisions démographiques de l’ISQ, qui repose entre autres sur l’hypothèse d’une hausse importante de l’immigration pas du tout prévisible, cela exigerait une augmentation de 3,7 points dans chacune des 12 tranches d’âge… Encore là, le taux d’emploi serait supérieur à 85 % dans quatre tranches d’âge et même supérieur à 86 % dans deux de ces quatre… Ai-je dit que le sommet historique dans une seule tranche d’âge au cours des 36 dernières années fut de 83,2%?

Et alors…

De toutes les promesses à saveur économique, celles sur l’emploi sont, selon moi, celles qui suscitent le moins de questions, même quand elles sont complètement farfelues (pas les questions, les promesses!). Quand même un journaliste qui œuvre dans le domaine du marché du travail depuis au moins une dizaine d’années comme Éric Grenier prétend qu’une promesse irréalisable est selon lui trop modeste, on voit que le niveau de connaissance en la matière est à tout le moins insuffisant…

Même un économiste comme Alain Dubuc se permet de dire n’importe quoi (bon, ce n’est pas la première fois…). Dans la chronique qu’il a écrite sur le sujet, il fait son Éric Grenier :

« Les libéraux visent 50 000 emplois par année, quand, selon les prévisions, il s’en créerait autour de 40 000 sans intervention particulière. La promesse, relativement modeste, se ramène donc à 10 000 postes par an. »

Il écrit même :

« Parler d’emplois, c’est une façon pour les libéraux de rappeler que le Québec en a perdu moins que ses voisins pendant la crise, qu’il les a récupérés plus vite et qu’après une mauvaise année 2011, les choses vont bien en 2012, avec 79 500 nouveaux emplois depuis le début de l’année. »

J’ai déjà parlé ici de cette hausse qui est en fait une correction statistique de la « fausse » baisse du dernier trimestre de 2011. Alain Dubuc ne peut même pas plaider l’ignorance, car il avait utilisé cette fausse baisse (que j’avais questionnée dès le début…) en janvier dernier pour accuser le modèle québécois d’être responsable de tous les maux. Maintenant, il tente de se servir de la fausse hausse pour prétendre que tout va bien, mais pas en raison du modèle québécois, bien sûr! Ignorance ou malhonnêteté intellectuelle? Je n’ose trancher…

En fait, si on regarde l’évolution de l’emploi depuis un an, on verra l’emploi moyen des six premiers mois de 2012 (la période que vante Alain Dubuc) fut inférieur de 0,1 % ou de 0,2 % de celui des six premiers mois de 2012 selon qu’on compare les données désaisonnalisées ou non désaisonnalisées! Notons toutefois que les données de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) sont plus positives, indiquant une hausse de 38 000 de l’emploi salarié entre la moyenne des cinq premiers mois de 2012 et celle des cinq premiers mois de 2011. Mais, dans tous les cas, la hausse est inférieure aux données citées par M. Dubuc et aux prévisions de Jean Charest.

Avant même les effets majeurs du vieillissement de la population que j’ai décrits dans ce billet, on voit bien que la croissance de l’emploi commence déjà à battre de l’aile… Alors, imaginons dans cinq ans!