La monnaie

Ne me laissant pas distraire par la campagne électorale, je poursuis ma série sur le livre de Jim Stanford, Petit cours d’autodéfense en économie : L’abc du capitalisme. Je présente ici son chapitre sur « La monnaie et le système bancaire ». Je sais que ce n’est pas le sujet le plus amusant, mais cela vaut la peine de s’y attarder un peu, ne serait-ce pour défaire certains mythes qui circulent, entre autres sur Internet.

La forme de la monnaie

« Un visiteur de la planète Mars en viendrait vite à la conclusion que la monnaie constitue l’unique raison d’être de l’économie. »

Pourtant, à la base, la monnaie ne sert qu’à permettre d’acheter des biens ou services. Si la monnaie avait au début la forme d’objets ayant eux-mêmes une valeur d’échange (du métal, en général), elle est aujourd’hui très majoritairement immatérielle et la valeur qu’on lui attribue est une convention sociale encadrée par les États. Sa forme varie encore plus de nos jours en raison de la « créativité » des institutions financières. Stanford présente les différentes formes que prend la monnaie de nos jours.

- Le numéraire : anciennement fait de métaux précieux, le numéraire se présente de nos jours sous la forme de pièces de métal non précieux et de billets de banque. On ne doit pas confondre la monnaie et le numéraire, ce dernier représentant moins de 5 % de l’ensemble de la monnaie.

- Les dépôts : l’argent qu’on dépose à la banque perd sa forme de numéraire pour devenir une écriture comptable, mais il n’en demeure pas moins de la monnaie. Les dépôts comprennent les comptes chèques et d’épargne, les dépôts à terme et les obligations (provenant aussi bien de sociétés privées que de l’État). Ils peuvent être en monnaie locale ou étrangère.

- Le crédit : le crédit « constitue le principal instrument de création de monnaie dans le capitalisme contemporain ». Il permet la consommation de biens et services par des personnes qui n’ont pas l’argent nécessaire et l’investissement à des personnes ou des sociétés qui n’en ont pas non plus. L’emprunteur s’engage alors à rembourser cet emprunt selon un échéancier négocié et à verser des intérêts. Le crédit est la plus grande composante de la monnaie. Cette forme de monnaie est créée lors de l’octroi du prêt et est détruite lors du remboursement.

L’usage de la monnaie

- Mode de paiement : la monnaie sert bien sûr à acheter des biens et services, mais aussi à payer ses impôts, rembourser des prêts, etc.

- Unité de compte : la monnaie permet de mesurer le revenu et les richesses, d’évaluer des produits et actifs, et de déterminer la rentabilité d’une activité économique.

- Réserve de valeur : la monnaie permet d’épargner. En général, les gens épargnent en vue d’une consommation future. Comme la monnaie n’a pas de valeur en soi, peu de personnes mettent de la monnaie de côté pour elle-même. Cela dit, ceux qui le font peuvent causer beaucoup de problèmes à l’économie :

« De toutes les facettes de la monnaie, son utilisation comme réserve de valeur s’avère la plus complexe et imprévisible, et peut-être la plus problématique. »

Malheureusement, Stanford n’élabore pas sur cette question. Mentionnons simplement que la monnaie retirée du cycle de consommation et d’investissement ne contribue plus du tout à générer de l’activité économique.

- Moyen de faciliter les échanges : la monnaie permet d’établir les termes de l’échange entre des biens très différents et même des services. Dans un système sans monnaie (le troc, par exemple), il est très difficile d’établir des ratios d’échanges stables (combien d’heures de gardiennage faut-il travailler pour acheter un ordinateur ou un poulet ?). En plus, le consommateur doit trouver une personne prête à se délaisser du bien ou service qui l’intéresse en échange des biens et services précis dont le consommateur est prêt à se départir ou à fournir en échange.

« Bref, ce serait la croix et la bannière. La monnaie est donc essentielle à tout échange commercial efficace. »

Compte tenu de ses avantages, son utilisation est beaucoup plus importante que sa forme. L’important est que l’usage de la monnaie soit reconnu par toutes les personnes et entreprises actives dans l’économie :

« Elle constitue donc une institution sociale dont l’utilité repose sur l’autorité du corps politique ou juridique qui la sanctionne (en général un organisme relevant de l’État), ainsi que sur la confiance, voire la foi, de ceux qui s’en servent. Quiconque accepte de l’argent en échange de quelque chose doit avoir l’assurance de pouvoir obtenir autre chose en le dépensant. »

Et, avouons-le, cet aspect de la monnaie fonctionne bien, à tout le moins dans les pays industrialisés. Jamais on n’a refusé mes sous en échange d’un bien ou d’un service en vente.

La monnaie et le capitalisme

Même si la monnaie existe depuis des millénaires, elle a gagné en importance avec l’avènement du capitalisme :

  • l’accumulation de la monnaie par le profit est devenue le but premier de la production;
  • le crédit aux entreprises est depuis la première source de création de monnaie et il est essentiel à la croissance économique et à la création d’emplois;
  • les entreprises privées du secteur financier (dont les banques) ont le contrôle de la création et de la destruction de la monnaie.

Même si ce sont les entreprises privées du secteur financier qui créent le plus de monnaie, l’État a toujours un rôle important dans ce processus :

  • il est essentiel à la reconnaissance de la monnaie;
  • il est responsable de l’impression, de la frappe et de la distribution du numéraire;
  • il adopte des règlements pour superviser la création de la monnaie;
  • il peut injecter des fonds supplémentaires dans le système bancaire s’il en a besoin;
  • il prévient les faillites et les crises (enfin, il essaie…).

L’évolution du rôle des banques

À l’origine, les banques ne servaient qu’à protéger le numéraire de ses clients. Les banques se sont aperçues que la fortune de leurs clients ne servait alors à rien. Elles ont réalisé qu’elles pourraient faire de bons profits en prêtant cet argent en échange d’un intérêt. Pour que cela fonctionne, la grande majorité des déposants doivent toutefois laisser leur argent à la banque, car si tous les déposants voulaient retirer leur argent, la banque serait incapable de leur remettre, une grande partie de cet argent étant prêté. Et cela est déjà arrivé… En plus, si une proportion importante des gens à qui la banque a prêté ne peuvent rembourser, la banque sera aussi dans le trouble, comme on l’a vu lors de la dernière crise lors de l’éclatement de la bulle immobilière.

Les banques sont donc toujours dans un équilibre précaire entre leur désir de prêter au plus grand nombre de personnes et d’entreprises pour maximiser leurs profits, et leurs craintes que celles-ci ne puissent les rembourser. En période de croissance, tout va bien, peu d’emprunteurs font faillite. Les banques sont donc portées à prendre plus de risques. Quand l’économie ralentit, c’est l’inverse, les banques deviennent plus prudentes et limitent l’accès au crédit, ce qui accentue le ralentissement économique et débouche souvent sur une récession, comme on le vit aujourd’hui, notamment en Europe (qui subit aussi d’autres problèmes que celui-là). La prudence devient alors une cause de l’augmentation du non paiement des prêts par les personnes et entreprises qui ne peuvent plus obtenir d’autres prêts pour payer leurs intérêts…

La fragilité du système

Ce conflit entre la crainte des défauts de paiement et l’avidité du secteur bancaire crée une grande fragilité dans ce système. C’est là que l’État doit intervenir pour encadrer le fonctionnement des banques. Il doit d’une part limiter l’avidité des banques et le niveau de risques qu’elles sont prêtes à prendre en période de croissance et au contraire injecter des fonds en période de récession pour s’assurer de la disponibilité du crédit.

La période de déréglementation vécue depuis les années 1980 a grandement fragilisé ce système. Pourtant, aucune crise majeure n’avait eu lieu pendant la cinquantaine d’années au cours desquelles la réglementation avait été plus sévère. Et, depuis les premières vagues de déréglementations, elles se multiplient et deviennent de plus en plus courantes et importantes.

Et alors…

Ce texte de Stanford permet de préciser bien des choses sur la monnaie et son processus de création. Pour moi, le plus important de ces messages est que c’est l’usage de la monnaie qui importe, pas sa forme. Cela vient à l’encontre d’un grand nombre d’idées et de vidéos qui circulent sur Internet. Non, l’étalon-or n’améliorerait en rien le fonctionnement du système bien au contraire ! Il ne ferait que créer une contrainte inutile et artificielle au système. La création de la monnaie par le crédit n’est pas son principal problème (la dette d’un débiteur est toujours égale au crédit du prêteur), mais bien l’équilibre précaire entre l’avidité des banques et la prudence qu’elles devraient avoir!

Non seulement la déréglementation a accentué ce déséquilibre, mais le sauvetage à répétition des banques rend les risques moins importants – on socialise les pertes et on privatise les profits – et incite le secteur financier à prendre encore plus de risques ! Il est donc urgent de rétablir les règlements abolis. Il pourrait aussi être bon de nationaliser une ou plusieurs banques ou, plus simplement, créer une ou des banques publiques, comme je l’ai déjà évoqué dans un autre billet.

Il y a bien d’autres problèmes avec la monnaie, comme la création de produits dérivés et autres papiers commerciaux, l’absence de monnaie vraiment internationale, la trop grande mobilité des capitaux, et quelques autres, mais cela sera (peut-être) pour une autre fois !

Tous les billets de cette série d'articles:

  1. L’économie adéquate
  2. Concurrence, avantages et désavantages
  3. Quel prix compenserait les externalités négatives?
  4. La monnaie (Cet article)
  5. La taille et les personnalités de l’État
  6. Les banques centrales et la politique monétaire néolibérale
  7. Le bulletin du capitalisme
  8. Renouveler le capitalisme ou le remplacer?