Sans doute vous souvenez-vous de ce classique de Walt Disney, Fantasia, produit en 1940. Dans l’une des séquences du film, Mickey n’écoutant que lui-même et son envie d’être ce qu’il n’est pas se transforme en apprenti sorcier. Vous y êtes? Le pauvre, ignorant tout de cet art mystérieux, essaie tout et ne réussit rien. Il n’en faut pas davantage pour provoquer un immense et très rigolo bordel. Mickey se démène. Mickey ne fait qu’aggraver les choses dès qu’il tente de réparer une de ses gaffes.
Au cours de la campagne électorale actuelle, c’est à François Legault, pour l’heure, que revient le titre d’apprenti sorcier. Tout comme Mickey, monsieur Legault se trouve face à une multitude d’ingrédients qu’il mélange, tant bien que mal, plus mal que bien. Il s’échine à réussir des amalgames censés être des engagements pour l’avenir du Québec, pour l’avenir des Québécois et Québécoises.
Là où le bât blesse, tout comme dans Fantasia, c’est que nous avons là un homme lancé dans une frénétique et fantastique improvisation. Improvisation, car je ne suis pas convaincu qu’il mesure les conséquences que ne manqueront pas d’avoir les tentatives de concrétisation de ses promesses. Et cela fait, disons-le, peur! Un peu de ceci. Un peu de cela. On verra bien ce que cela donnera.
Prenons l’engagement de dégraisser l’État. Essentiellement, l’idée est de demander à l’ensemble des ministères, organismes et société d’état, d’effectuer « un effort de rationalisation majeur des dépenses de fonctionnement ». C’est fort bien dit. Mais que cela signifie-t-il exactement? Brièvement, rationaliser, c’est couper dans le gras de l’État. De quoi réjouir ceux qui aspirent à voir ce dernier réduit à sa plus simple expression, pour ne pas dire disparaître!
La CAQ dit vouloir achever le travail que PLQ n’a pas vraiment fait en coupant véritablement certains organismes qui, loin d’avoir été abolis, ont été en fait avalés par différents ministères. Au fond, le PLQ a fermé l’immeuble, mais a transféré l’ensemble de l’œuvre au sein d’une autre entité gouvernementale. De la poudre aux yeux pour la CAQ. Cette fois, ce sera pour de bon. Certes, on créera bien quelques chômeurs au passage, mais c’est la vie!
Pour les survivants, le gros des dépenses de fonctionnement touche les salaires versés aux employés des ministères, organismes et sociétés d’état. Moins de salaires. Moins d’employés. Moins de dépenses. Mais moins d’employés implique, aussi, d’autres nouveaux chômeurs. Où iront-ils ces nouveaux sans emploi? Je ne sais pas. Chez McDo, Tim Hortons ou Wall Mart, c’est selon. En tout cas pas dans le Nord, mais sans doute chez des employeurs privés avec des «salaires de qualité».
Bien sûr, la CAQ dira peut-être que, comme gouvernement, elle procédera en comptant sur les départs à la retraite. Le hic, c’est que c’est déjà le cas depuis 2009 environ: un poste sur deux est comblé à la suite des départs à la retraite. Déjà à l’époque, on estimait que 15 000 fonctionnaires prendraient leur retraite dans les cinq ans (réf. : Radio-Canada). Les baby-boomers allaient et vont aller vivre leur société des loisirs. Blague à part, c’est donc 3 000 départs par année pour 1 500 postes comblés annuellement sur cinq ans. À la fin de l’exercice, 7 500 postes auront été abolis un peu partout pour le même nombre de postes pourvus de nouveau. 7 500 ETC comme on dit dans le jargon : employé à temps complet.
L’un des impacts de cette approche est tout simple : le travail normalement effectué par deux fonctionnaires doit l’être désormais par un seul. On déduira que cela amène logiquement une surcharge sur les épaules des employés restants. Et qui dit surcharge dit, à court, moyen ou long terme, fatigue, voire épuisement professionnel. Dans ce dernier cas, la personne tombe en congé maladie. Que fait-on? Engagement d’un temporaire ou redistribution des tâches? C’est selon. Parfois l’un, parfois l’autre. Peu importe. D’expérience, je constate que, au sein de plusieurs ministères, les gens suffoquent sérieusement parce que la charge de travail, elle, n’a pas diminué, bien au contraire. Ils sont frustrés aussi parce qu’ils sont parfois contraints d’offrir un service de moindre qualité. Qui s’en soucie?
Un autre impact lié à cette approche est l’impérieuse nécessité de maintenir, malgré la diminution relative des fonctionnaires, la qualité du niveau de services au citoyen. De nos jours, l’incontournable moyen préconisé pour ce faire, en l’absence de ressources humaines, ce sont les technologies de l’information. Mais ça coûte très, très cher ces trucs !
Annuellement, nous dit le Conseil du trésor dans un document intitulé Sur la gouvernance et la gestion des ressources informationnelles dans les organismes publiques, l’État investit 2,6 milliards de dollars des impôts et taxes prélevés par l’état uniquement pour l’informatique! On ne parle tout de même pas d’un détail.
Et les technologies de l’information, c’est une formidable promesse : celle de faire plus avec moins et offrir au citoyen un service de qualité. Noble volonté que celle-là! Mais la réalité est beaucoup plus complexe. Les budgets des projets explosent (Dossier Santé, Girès – projet avorté remplacé par Sagir, Justice, CSST, etc.) et le contribuables, quand il y a dépassement, payent plus. Les délais sont rarement respectés et les fonctionnaires rament et rament et rament. Et les firmes font des sous. Normal. Elles travaillent.
L’informatique, c’est prometteur, mais il faut du monde pour faire fonctionner tout ça. On engage là encore des firmes pour ce faire puisque l’on n’a pas assez de ressources à l’interne ni les compétences requises. Et puis, comme l’on a besoin de moins personnes aux opérations, on change la nature des emplois à l’interne afin de supporter… le système informatique. Ne faut-il pas, du moins théoriquement, maintenir la qualité des services?
Or, voici que monsieur Legault souhaite pousser encore plus l’effort de rationalisation déjà demandé en 2009! La question qui s’impose : comment diable va-t-il réussir cela? A-t-il un plan? Une stratégie? Une recette miracle? Notre apprenti sorcier aurait-il caché dans sa manche un ambitieux plan de restructuration, un projet majestueux de réingénierie de l’État? Celui de 2003 du PLQ a échoué… Mais le sien! Enfin, bien malin qui pourrait dire quels sont les ingrédients secrets qui permettront à la CAQ, par l’opération dégraissage, « d’alléger le fardeau fiscal des contribuables ».
Ce qui me laisse penser que l’apprenti sorcier ne mesure pas complètement les conséquences des manipulations qu’il se propose de faire, c’est l’exemple, simple et trivial, de Revenu Québec. En effet, l’Agence Revenu Québec, simplement pour refaire son image et élaborer un plan de communication, a octroyé dans la dernière année un contrat pouvant aller jusqu’à 4,5 millions de dollars (réf. : Infopresse, mars 2012)! Et ce, pour refaire son image! Pas pour restructurer l’organisation. Pas pour la rendre plus performante. Pas pour automatiser des tâches faites auparavant par des humains. Ça, ce sont d’autres budgets! Non, rien de cela, mais pour refaire son image! Ce n’est pas rien. Imaginez l’informatique…
Là je vous épargne le détails des dépassements de coûts des grands projets informatiques des autres ministères, organismes et sociétés d’État. On parle alors de plusieurs dizaines de millions de dollars, et plus encore.
Alors, en s’attaquant, en même temps qu’à 93 autres propositions contenues dans sa brique de promesses, comment monsieur Legault, Mickey l’apprenti sorcier, parviendra-t-il à conserver le contrôle de la musique et de toutes ces entités qui s’animeront en même temps? Avec toute la complexité de la chose, je doute fortement que l’ancien génie de Air Transat arrive à faire atterrir ses ambitions pour le moins nombreuses, sinon démesurées.
J’ai bien peur que l’apprenti sorcier ne soit jamais en mesure de remplir sa promesse à l’égard de l’État : dégraisser et, ce faisant, soulager le fardeau fiscal des citoyens. Et je ne pense pas que le bordel sera rigolo, contrairement à ce que l’on voit dans Fantasia. Si c’était si simple, le PLQ, dont le blason a bien besoin d’être redoré, et le PQ avant lui y seraient sans doute arrivés avec la réingénierie de l’État pour le premier et d’autres moyens pour le second.

