L’art d’ignorer les pauvres

En ce 4 août, on s’attendrait à lire un billet sur l’annonce d’hier à propos du déclenchement des élections provinciales. Mais justement, prévoyant cette annonce, qui n’est une nouvelle pour personne, je me suis dit qu’il serait mieux de préparer un billet à l’avance, au cas où cette annonce n’entraîne des activités qui m’empêcheraient d’écrire pour ce blogue.

Je vais donc vous entretenir d’un livre (une fois n’est pas coutume…) de John Kenneth Galbraith intitulé L’art d’ignorer les pauvres. L’été n’est-il pas le temps idéal pour lire? En plus, je trouve tout à fait pertinent de parler du problème de la pauvreté au début de cette campagne électorale.

Ce petit livre (70 pages) m’a déçu un peu. Il contient en effet quatre textes, dont un seul de John Kenneth Galbraith, cet économiste de gauche né au Canada qui fut conseiller de nombreux présidents des États-Unis, entre autres de Franklin Delano Roosevelt, John Fitzgerald Kennedy et Lyndon B. Johnson. En fait, ce texte est un article que Galbraith avait écrit en 2005 pour le mensuel français Le Monde diplomatique. Il ne fait donc que onze des 70 pages de ce livre. Mais, au moins, il est intéressant!

Le texte de Galbraith

« Chaque catastrophe « naturelle » révèle, s’il en était besoin, l’extrême fragilité des classes populaires, dont la vie comme la survie se trouvent dévaluées. Pis, la compassion pour les pauvres, affichée au coup par coup, masque mal que de tout temps des penseurs ont cherché à justifier la misère – en culpabilisant au besoin ses victimes – et à rejeter toute politique sérieuse pour l’éradiquer. »

Je ne pouvais laisser passer ce début canon de l’article… Il dit bien ce qu’il veut dire : on peut avoir comme société une certaine gêne de la présence de la pauvreté, mais on ne l’aime pas, alors on tente de s’en débarrasser. Et quand une crise survient, c’est encore pire!

Galbraith consacre une grande partie de cet article à montrer que, à travers les siècles, « nous avons entrepris de nous épargner toute mauvaise conscience au sujet des pauvres ». Même dans la Bible on trouve une excuse pour ne pas aider davantage les pauvres : « les pauvres souffrent en ce bas monde, mais ils seront magnifiquement récompensés dans l’autre ». On serait quasiment tenté de les envier!

Au début du XIXe siècle, Jeremy Bentham a trouvé la formule magique pour enlever toute culpabilité aux riches : l’utilitarisme. Ce n’est pas grave qu’il y ait des pauvres tant que l’utilité totale de la population augmente! Cette formule laissant quand même à désirer, David Ricardo et Thomas Malthus l’ont peaufinée : « si les pauvres sont pauvres, c’est leur faute, cela tient à leur fécondité excessive. » Avec cette explication, les riches peuvent dormir en paix, ils ne sont pas responsables des excès des pauvres! Mais, même ça, ce n’était pas assez…

Un peu plus tard est venu Herbert Spencer qui dénature la théorie de l’évolution de Charles Darwin (quelle ignominie!) pour inventer le darwinisme social (dont j’ai déjà parlé dans un billet intitulé « Darwin et le darwinisme social »). Galbraith résume ainsi la pensée de Spencer :

« L’élimination des pauvres constitue le moyen utilisé par la nature pour améliorer la race. La qualité de la famille humaine sort renforcée de la disparition des faibles et des déshérités. »

Il ne faut surtout pas intervenir pour soulager la pauvreté, ce serait se révolter contre la nature! Mais cette pensée parut rapidement trop cruelle (et allant contre la religion, diraient des créationnistes…) et fut abandonnée… pour être rapidement remplacée! Les présidents Calvin Coolidge et Herbert Hoover (de 1923 à 1933) ont avancé que « toute aide publique aux pauvres faisait obstacle au fonctionnement efficace de l’économie ». Et respectons ces présidents, leur grande connaissance en économie a contribué à l’avènement de la Grande Dépression… De vrais experts comme on en fait encore, malheureusement… En effet, ce type de pensée existe encore, comme l’écrit Galbraith :

« Cette idée qu’il est économiquement dommageable d’aider les pauvres reste présente. Et, au cours de ces dernières années, la recherche de la meilleure manière d’évacuer toute mauvaise conscience au sujet des pauvres est devenue une préoccupation philosophique, littéraire et rhétorique de première importance. »

Le mécanisme de déni psychologique

La suite du texte de Galbraith explique le mécanisme permettant aux promoteurs de l’abandon des pauvres à leur sort de s’autojustifier et de garder bonne conscience. Il le divise en quatre méthodes.

La première consiste à déconsidérer l’État et les fonctionnaires tellement incompétents qu’il est impossible qu’ils parviennent à quelque résultat que ce soit dans la lutte à la pauvreté.

La deuxième méthode prétend que l’aide aux pauvres leur nuit, en leur enlevant les incitatifs à s’en sortir eux-mêmes en trouvant du travail. Pire, cette aide brise les familles, rendant les femmes moins dépendantes des hommes (et ça, c’est négatif pour eux!).

La troisième méthode est un corolaire de la précédente. Les aides publiques aux pauvres détournent l’argent des personnes actives vers les oisives. Elles « découragent les efforts de ces actifs et encouragent le désœuvrement des paresseux ». Cette vision est derrière les baisses d’impôts si vertueuses pour les républicains (et autres néolibéraux) qui encouragent les bons créateurs d’emplois…

La quatrième méthode prétend que l’aide publique nuit à la liberté des pauvres en les déresponsabilisant de leur état. Là, Galbraith ne peut se retenir de réagir :

« On entend beaucoup parler des atteintes à la liberté des plus aisés quand leurs revenus sont diminués par les impôts, mais on n’entend jamais parler de l’extraordinaire augmentation de la liberté des pauvres quand ils ont un peu d’argent à dépenser. »

Pourtant, la petite perte de liberté ressentie par les riches lorsqu’ils paient de l’impôt n’est en rien comparable au « surcroît de liberté apporté aux pauvres quand on leur fournit un revenu ».

À ces quatre méthodes, Galbraith ajoute le déni psychologique. C’est le mécanisme qui, par exemple, nous évite de penser constamment à la mort, à la course aux armements, aux conséquences du réchauffement climatique (bizarre, ça ne marche pas fort avec moi…). C’est le fameux « je préfère ne pas penser à ça » qui habite la majorité de nos concitoyens quand on les met en face des horreurs qui découlent de la pauvreté dans le monde. Et il conclut :

« La compassion, assortie d’un effort de la puissance publique, est la moins confortable et la moins commode des règles de comportement et d’action à notre époque. Mais elle reste la seule compatible avec une vie vraiment civilisée. »

Et alors…

Ce texte est peut-être court, mais il est l’un des plus riches (…) que j’ai lus sur le sujet. Il permet vraiment de faire ressortir toute l’hypocrisie derrière les justifications données par des grands pans de la droite pour ne rien faire et se raconter que tout ce qui arrive n’est que justice ou reflet des efforts personnels. « J’ai travaillé fort pour être qu’est-ce que chu devenu », ai-je déjà intitulé un billet…

Merci M. Galbraith!