Les commentaires furent nombreux pour dénoncer, et avec raison, les déclarations abusives de Mitt Romney sur les gens qui votent démocrate. Ses commentaires désobligeants sur les contribuables des États-Unis qui ne paient pas d’impôts furent tout particulièrement odieux. On l’y voit assurer que « 47 % [des Américains] voteront pour le président quoi qu’il arrive. Il y a 47 % des gens qui sont avec lui, qui dépendent du gouvernement, qui pensent qu’ils sont des victimes, qui pensent que le gouvernement doit s’occuper d’eux, qui pensent qu’ils ont le droit d’avoir accès à une couverture santé, à de la nourriture, à un toit, à tout ce que vous voulez ».
Ces gens pensent, poursuit Romney, « que c’est quelque chose qui leur est dû. Que le gouvernement devrait le leur donner. Et ils voteront pour ce président [Obama] quoi qu’il arrive. Ce sont des gens qui ne paient pas d’impôts»
Paul Krugman, lui, a plutôt préféré recommander un texte qui met en contexte l’affirmation de Mitt Romney sur le fait que 47 % des contribuables des États-Unis ne paieraient pas d’impôts. Ce genre d’affirmation est fréquente. Rappelons-nous que nos droitistes dénoncent souvent le fait que 40 % des contribuables québécois (37 % en fait en 2009, voir à la page numérotée 2) ne paient pas d’impôts (j’en ai parlé dans ce billet) et certains, ici aussi, reprochent à ces contribuables d’appuyer les hausses d’impôts qu’ils ne paieront pas ou des hausses de dépenses auxquelles ils ne contribueront pas. En plus, il est inexact de dire que les pauvres ne votent pas à droite. Mais cela est un autre sujet…
Cela dit, si Mitt Romney dit vrai, nos droitistes devraient se féliciter de vivre au Québec où la proportion des contribuables qui ne paient pas d’impôt est beaucoup plus basse qu’aux États-Unis. Mais, dit-il vrai? C’est à cette question que je compte répondre en résumant le contenu du texte du Center on Budget and Policy Priorities recommandé par Paul Krugman.
Ces contribuables des États-Unis qui ne paient pas d’impôts…
- En fait, la proportion de contribuables des États-Unis qui ne paient pas d’impôts était de 46 % en 2011, mais avait atteint 51 % en 2009, au plus fort de la récession;
- par contre, elle n’était que de 40 % en 2007, avant les mesures temporaires pour relancer l’économie en période de récession;
- cette donnée ne tient pas compte de toutes les autres taxes que paient les contribuables, dont celles sur les salaires;
- au bout du compte, seulement 17 % des ménages ne payaient pas de taxes sur les salaires ou d’impôt sur le revenu en 2009, alors que ce taux était encore plus bas en 2007 (14 %);
- ces personnes sont en grande majorité des personnes à faible revenu soit âgées, handicapées, sans emploi ou aux études;
- en plus, ces données ne tiennent pas compte des taxes des états et des municipalités;
- en effet, les ménages du premier quintile, soit les 20 % les plus pauvres, ont versé 12,3 % de leurs revenus en taxes des états et des municipalités, en plus du 4,0 % qu’elles ont payé en taxes et impôts au niveau fédéral.
Non seulement bien plus de contribuables contribuent au financement de l’État que ne le prétend Mitt Romney, mais les taxes dont il ne parle pas sont régressives, c’est-à-dire que les ménages les plus pauvres versent une part plus élevée de leur revenu pour ces taxes que les ménages les plus riches, comme on peut le voir dans les graphiques qui suivent.
On voit en effet dans le graphique de gauche que les ménages des quatre premiers quintiles paient sensiblement le même pourcentage de leurs revenus en taxes sur les salaires (payroll taxes, sécurité sociale, assurance-maladie, chômage, etc.), mais que les ménages du quintile supérieur et du 1 % les plus riches en paient un pourcentage beaucoup plus faible. L’aspect régressif des taxes d’accise fédérales (federal excise taxes, taxes incluses dans le prix de l’essence, de l’alcool, du tabac, etc.) est encore plus évident, le pourcentage des revenus des ménages y étant consacré
diminuant à mesure que les ménages s’enrichissent, les membres du 1 % des ménages les plus riches n’y versant que 0,1 % de leurs revenus et celles du 20 % le plus pauvre 1,6 %!
Il en est de même des taxes des états et des municipalités (state and local taxes). Même si la régressivité y est moins abrupte que pour les taxes d’accise, on voit dans le graphique ci-contre que, ici encore, ce sont les ménages les plus pauvres qui y consacrent la plus grande part de leur revenu et les ménages les plus riches qui en versent le moins.
Et ce n’est pas tout…
Un autre texte, du Hamilton Project cette fois, aussi recommandé par Paul Krugman à partir du blogue de Mark Thoma, montre que la grande majorité des contribuables paient des taxes et impôts au cours de leur vie, que ce n’est que lorsqu’ils sont jeunes ou très âgés qu’ils n’en paient pas.
En effet, en 2007, de 65 % à 75 % des contribuables des États-Unis âgés de 25 à 55 ans payaient de l’impôt sur le revenu et entre 80 % et 85 % d’entre eux payaient soit de l’impôt sur le revenu ou des taxes sur les salaires. Et notons que ce graphique ne tient pas compte des taxes des états et des municipalités. Cette proportion baisse rapidement après 60 ans, ce qui n’est que normal. Voilà bien un autre cas où l’utilisation de moyennes du genre «47 % des contribuables ne paient pas d’impôt» cache la réalité…
Et alors…
On voit donc que nos droitistes ne sont pas les seuls à tenter d’isoler toute donnée qui semble appuyer leur idéologie. Ce qui me fâche toujours dans ces cas-là, ce n’est pas seulement la malhonnêteté intellectuelle du procédé, mais aussi que cela leur prend deux phrases et un graphique biaisé pour confondre les gens, tandis que nous devons écrire de longs billets assortis de plein de données pour défaire leurs affirmations démagogiques! Mais, bon, si c’est cela que ça prend…



