Voici un autre billet basé sur Le prix de l’inégalité deJoseph Stiglitz. Après avoir parlé des banques prédatrices et du salaire incitatif, je vais cette fois rendre compte de ses réflexions (et des miennes!) sur la confiance. Il ne s’agit pas ici de parler comme trop d’économistes le font de la confiance des marchés, la fée confiance, comme l’appelle Paul Krugman, mais bien de ce qui représente le ciment de nos sociétés.
Le ciment
Seule l’action collective peut permettre de solutionner les problèmes d’un pays. Et quelle est l’institution par excellence pour canaliser cette action collective? L’État! Cela ne veut pas dire que tous sont d’accord avec les moyens à prendre. Il faudra certainement que chacun fasse des compromis. Mais, pour en arriver à des compromis équitables, il faut absolument que ceux-ci reposent sur la confiance.
On sous-estime souvent l’importance de la confiance dans le fonctionnement de notre économie (et de notre société). On a beau signer des contrats détaillés, l’économie s’effondrerait s’il fallait contester en cour la moindre virgule de ces contrats. De même si on n’acceptait pas d’éviter toute incivilité (ou pire), comme de jeter ses ordures partout, dès qu’on est certain que personne ne peut nous voir (surtout un policier), leur évitement, soit de payer quelqu’un à chaque coin de rue, deviendrait carrément exorbitant. En plus, la vie en société serait invivable.
Les pays qui ont connu les périodes de prospérité les plus grandes sont ceux où la parole d’honneur et la poignée de main étaient suffisantes pour sceller un contrat. Sans confiance, on a besoin d’un juriste et d’un policier pour accomplir n’importe quel geste. En sociologie, dit Stiglitz, on parle du capital social. Plus celui-ci est élevé, plus une société vit bien et évite les coûts inutiles de la trahison, de la méfiance et de la vérification à outrance. «Le capital social est le ciment qui assure la cohésion des sociétés.» Or, ce ciment peut facilement se fissurer si on commence à douter de la justice du système économique et politique, et si notre confiance disparaît. Et, comme le décrit éloquemment Jacques Généreux, on devient une dissociété.
Pour illustrer qu’une société peut être bien cimentée par la confiance même si elle n’est pas riche, Stiglitz donne entre autres l’exemple du Bhoutan où une règle adoptée conjointement limite le nombre d’arbres que les familles peuvent couper pour leurs besoins. Nul besoin de contrôle, chaque citoyen considérant comme une trahison le fait de ne pas respecter de tels accords. Il en est de même dans les sociétés où la rareté de l’eau potable exige son utilisation parcimonieuse.
Il a vu d’autres régions ou pays où c’était l’inverse. Dès que quelqu’un pouvait agir impunément, il en profitait pour chaparder son voisin, même si l’objet volé ne lui servait pas : il ne fallait pas laisser passer cette chance! Ce genre de comportement, peut-être pas aussi extrême, s’observe dans bien des régions de l’ex-URSS où les habitants ont été habitué au contrôle constant de leurs gestes et à la quasi-nécessité de profiter de tous les moments hors de ce contrôle. Avec la disparition (ou la nette diminution) des contrôles, les réflexes de profiter des moments non contrôlés sont demeurés. «Le seul ciment était une planification centralisée et une dictature répressive». Ces institutions disparues, il n’y avait pas d’autre ciment, ou capital social, pour prendre la relève.
Des études démontrent que la majorité des personnes ne feraient rien qui puisse nuire à la société pour leur avantage personnel «s’ils ont le sentiment que la plupart de leurs concitoyens en feraient autant. Mais l’inverse est vrai aussi». Et l’inverse semble prendre le dessus aux États-Unis.
Le ciment se fissure…
La population des États-Unis fait de moins en moins confiance à ses institutions. Sur le plan économique, le secteur financier est sûrement celui qui a perdu le plus la confiance des citoyens. Le respect historique pour certaines professions s’est érodé, les gens étant informé jour après jour qu’un banquier, un comptable ou un dirigeant d’entreprise s’est livré à une forme ou à une autre de fraude (évasion fiscale, fausse facturation, détournement de fonds, etc.) pour ses petits intérêts personnels. Et certains membres de ces professions trouvent cela presque normal.
Stiglitz donne l’exemple de Lloyd Blankfein, pdg de Goldman Sachs (oh, la société financièreque je préfère…). Ce dernier prétend que non seulement les investisseurs «raffinés» ne marchent pas à la confiance, mais qu’ils ne le devraient pas!
«Les acquéreurs des produits que vendaient les banques étaient des adultes consentants qui auraient dû faire attention. Ils auraient dû savoir que Goldman Sachs avait les moyens, et les incitations, pour concevoir des produits voués à l’échec, qu’ils avaient les moyens et les incitations pour créer des asymétries d’information [ces asymétries («on parle d'asymétrie d'information lors d'un échange quand certains des participants disposent d'informations pertinentes que d'autres n'ont pas») furent l'objet des travaux de Stiglitz qui lui ont valu le «prix Nobel» d'économie] – où il en savait plus sur les produits que les acheteurs – et qu’il avait les moyens et les incitations pour profiter de ces asymétries.»
Bref, l’acheteur aurait dû savoir que Goldman Sachs est une entreprise qui veut son bien et fera tout pour l’avoir! Si les victimes de Goldman Sachs et des autres banques d’affaires furent en majorité des investisseurs fortunés et des fonds de pension (comme la Caisse de dépôt et de placement…), les simples citoyens sont eux aussi victimes des «pratiques trompeuses autour des cartes de crédit» et autres entourloupettes des banques à qui on peut de moins en moins faire confiance.
Les marchés financiers, «obsédés par les profits trimestriels», ont étendu leur phobie à bien des milieux de travail. Avant, les entreprises faisaient tout pour garder leurs bons employés, même en période de ralentissement, car elles savaient qu’elles auraient besoin d’eux la reprise venue. En contrepartie, ceux-ci leur restaient fidèles. Ce pacte profitait aux deux parties et était sain économiquement. La maladie des profits à court terme, jumelée à la fameuse «flexibilité» du marché du travail de ce pays et à l’arrivée de dirigeants qui ne se préoccupent que de leurs intérêts personnels, a transformé les travailleurs en «un autre intrant jetable (…) Rétablir l’esprit d’équipe, la loyauté, le capital humain, ce sera la tâche d’un futur dirigeant.».
Pourtant, au delà de l’aspect humain de la question, de nombreuses études démontrent que les entreprises qui traitent bien leurs employés bénéficient non seulement de travailleurs plus heureux, mais d’une meilleure productivité.
«La rupture du lien social et de la confiance – visible dans notre politique, dans notre secteur financier et sur nos lieux de travail – aura inévitablement de vastes conséquences pour la société.». Ces conséquences ne seront pas qu’économiques, mais aussi sociales. Le contrat social qui cimente les membres de la société est rompu. «Quand le contrat social se rompt, la cohésion de la société s’érode vite. (…) En laissant l’inégalité se métastaser librement, l’Amérique s’engage sur la voie de la destruction du capital social, et va peut-être vers le conflit social»
C’est du côté de la politique que se prennent les décisions qui touchent tout le monde. Il est certes possible de faire accepter ces décisions de force, mais le moins qu’on puisse dire est que les États policiers fonctionnent mal. Face à la force, on cherchera tout moyen pour contourner les décisions injustes (y compris la désobéissance civile!). Faire respecter une décision jugée injuste rompt la confiance et coûte très cher (en effet!).
Il est de loin préférable de miser sur la démocratie. Mais celle-ci exige la confiance du peuple, l’existence d’un pacte social, d’une entente implicite sur les responsabilités et les droits. On acceptera de respecter les décisions, parce qu’on sentira que le processus de son adoption est juste et transparent, bref, parce qu’on a confiance. Mais, sinon…
Et alors…
On s’imagine souvent que la façon dont notre société fonctionne est acquise une fois pour toute. Le respect des normes sociales nous semble, généralement, aller de soi. Et pourtant, sans confiance, tout s’écroule. Et cela n’est pas vrai seulement pour les secteurs mentionnés par Stiglitz.
Certains, par exemple, déplorent le fait que nous ayons une monnaie fiduciaire. Mais qu’est ce qu’une monnaie fiduciaire? C’est «une monnaie (ou plus généralement un instrument financier) dont la valeur repose sur la confiance du public en sa valeur». Tout ce qu’on peut lire sur nos billets, c’est qu’ils ont «cours légal», comme on peut le voir
dans l’image au haut de ce billet. Et où est le problème? Comme toutes nos institutions, la monnaie repose sur la confiance. Quelqu’un pense-t-il que cette monnaie avait plus de valeur quand elle reposait supposément sur des réserves d’or et qu’on pouvait lire sur nos billets (comme on peut le voir dans l’image ci-contre), «paiera au porteur sur demande»? Personnellement, jamais quelqu’un n’a refusé mes billets, pas plus quand on y lit «Ce billet a cours légal» que lorsqu’on y lisait qu’on paierait le porteur sur demande. En fait, c’est à cette promesse qu’on n’aurait pas dû faire confiance!
Toutes les institutions humaines reposent sur la confiance, notre monnaie comme le reste. Si on accepte nos dirigeants, c’est qu’on a confiance… de pouvoir les remplacer démocratiquement! Quand cette confiance disparaît, on en arrive à ce qu’on a vu durant le printemps arabe et maintenant en Syrie. Et c’est cette confiance qu’on doit protéger à tout prix.
Tous les billets de cette série d'articles:
- Les banques criminelles (13 janvier 2013)
- Le salaire incitatif (5 février 2013)
- La confiance (Cet article) (7 février 2013)

