Il y a longtemps que le Parti Québécois nous a habitués aux remous fréquents en son sein : conflits internes, démissions et grenouillages divers. Comparativement à un Parti Libéral pathologiquement discipliné, on pourrait presque considérer cette propension à la querelle à son honneur. Malheureusement, ces déchirements sont souvent des cris du cœur de militants déçus. Le dernier en date : la démission en bloc de plusieurs membres de l’exécutif de l’association péquiste de Maskinongé. Comme motifs, les démissionnaires évoquent notamment une bureaucratisation de la permanence du parti qui s’éloigne de sa base militante, le manque d’emphase mise sur la souveraineté, et leur déception envers le gouvernement Marois.
Cette déception est sans doute partagée par beaucoup d’électeurs : avec ses promesses avortées, ses reculs fréquents, ses mesures d’austérité et son syndrome de l’équilibre budgétaire à tout prix, on dirait que le PQ s’est donné pour mandat d’installer une impression de trahison chez ceux qui l’ont porté au pouvoir. Ainsi, la taxe santé est maintenue, les tarifs patrimoniaux d’Hydro-Québec sont dégelés, la réforme du régime des redevances minières est repoussée pendant que même l’industrie, que le gouvernement dit vouloir consulter, le presse de clarifier les règles du jeu en la matière, le Fonds de Recherche du Québec en santé subit des coupures alors que le ministre Hébert reconnaît les impacts à long terme de cette mesure sur la santé des Québécois, et j’en passe. Et inutile de me rebattre les oreilles avec l’excuse du gouvernement minoritaire : Pauline Marois a elle-même avoué, en dressant le bilan de la dernière session parlementaire, que la position minoritaire de son gouvernement n’était en rien responsable de son manque d’audace. Et puis le budget déposé à l’automne est si gris que François Legault a eu peine à justifier pourquoi il le rejetait, tandis que les libéraux n’ont eu d’autre choix que de décrier le non-respect d’engagements dont ils n’étaient pourtant pas en faveur.
Pendant que le ministre Lisée trahit l’essence même de son parti en suggérant une dérive vers le bilinguisme institutionnel à la STM, son collègue Pierre Duchesne nous prépare son fameux Sommet sur l’éducation supérieure qui consistera essentiellement en une vaste opération de poudre aux yeux. Alors que le PQ en campagne promettait que toutes les propositions seraient sur la table lors de cet événement, le PQ au pouvoir se rend coupable du même genre de malhonnêteté intellectuelle crasse auquel nous avaient habitués les libéraux : la gratuité scolaire est d’ores et déjà écartée des discussions, parce qu’aux dires du ministre, elle est irréalisable et que de toute façon, on n’a pas le temps de niaiser avec des vrais débats, il faut que les associations étudiantes soient raisonnables. À quoi peut bien servir ce Sommet si le gouvernement a décidé, avant même d’avoir entendu les arguments les étayant, que certaines propositions ne valaient pas la peine d’être considérées? En fait, le rôle que Pierre Duchesne veut réserver aux associations étudiantes, c’est celui de souffler le texte à un monologuiste : les organes du pouvoir ont déjà décidé que la conclusion du Sommet se ferait parmi les scénarios d’indexation proposés par le PQ.
Je n’arrive pas à comprendre ces militants péquistes qui persistent à vivre dans l’illusion qu’ils ont de quoi être fiers de leur gouvernement. Le Parti Québécois n’est plus l’ombre du grand parti de René Lévesque : ce parti qui a fait campagne au centre-gauche aux dernières élections se contente maintenant d’une gestion comptable de l’État. Comment ses membres tenteront-ils de convaincre les électeurs déçus de leur donner à nouveau leur appui dans un an ou deux?
De la même façon qu’ils en ont convaincu une grande partie l’été dernier : par la rhétorique du vote stratégique.
Le vote stratégique, cette pratique qui consiste à mettre de côté ses rêves et ses idéaux dans le but d’éviter l’élection du parti qu’on déteste le plus, en pavant la voie à un parti qu’on déteste un peu moins. C’est tout ce que le PQ a à offrir désormais. Il dit à l’électeur de gauche : « je sais qu’on ne vous fait pas rêver, que vous trouvez qu’on manque d’audace et de couleurs, que vous préfériez de loin donner votre appui à Québec solidaire ou à Option nationale, mais s’il-vous-plaît, votez pour nous quand même. Je sais que notre parti n’est pas celui qui correspond le plus à vos valeurs, mais soyez réaliste : nous sommes la seule option raisonnable pour barrer la route à nos ennemis communs. Il en sera toujours ainsi et il faudra vous y faire, car nous ne sortirons jamais du bipartisme. Il vous faudra voter pour nous, encore et encore, puisque vos petits partis progressistes n’ont pas la moindre chance de prendre un jour le pouvoir. Vous devrez vous y résigner et vous contenter de notre parti beige et gris. »
Oui, le vote stratégique, aussi appelé « le meilleur allié électoral du PQ ». Sans lui, ce parti serait encore dans l’opposition. Sans lui, Jean-Martin Aussant aurait conservé son siège et l’élection de Françoise David n’aurait certainement pas été le seul gain de Québec solidaire aux dernières élections.
Sans lui, peut-être qu’effectivement, comme les péquistes s’empresseront de me le rappeler, Jean Charest serait encore au pouvoir. Et bien sûr qu’il était souhaitable de le pousser à la retraite. Son régime était usé et corrompu, et c’est sans doute ce qui a le plus aidé le Parti Québécois à convaincre plusieurs électeurs de voter stratégique, bien plus que les différences idéologiques entre les deux partis.
Parce qu’au niveau des politiques, pour le peu que le PQ nous apporte de mieux par rapport au Parti Libéral, c’est à se demander ce qu’il y a de si stratégique à voter pour ce parti plutôt que pour celui qui rejoint le plus nos valeurs.
La montée d’un parti émergeant ne peut être que graduelle, et la probabilité qu’il prenne le pouvoir dépend d’un cercle vertueux : plus les sympathisants abandonnant le vote stratégique pour voter pour lui seront nombreux, meilleurs seront ses résultats électoraux, moins l’idée du vote stratégique sera attrayante, plus ses résultats électoraux s’amélioreront, et ainsi de suite, jusqu’au jour béni où il formera l’opposition officielle. À l’élection suivante, les effets du vote stratégique seront absents… ou en sa faveur.
En attendant, il est effectivement possible, à cause de la déficience de notre mode de scrutin, que les votes pour Québec solidaire et Option nationale profitent temporairement à un parti un peu plus à droite que le PQ… Mais à quel point l’élection d’un gouvernement péquiste est-elle mieux? L’amélioration est-elle suffisante pour se résigner à l’alternance perpétuelle entre les deux mêmes partis usés à la corde, sans augmenter les chances de la formation politique la plus proche de nos idéaux de prendre un jour le pouvoir?

